Les jardins confinés

Nous confions aujourd’hui la plume à Damien Peltier, chef de projet de notre tiers-lieu sur le quartier Biancamaria !

Je souhaiterais vous parler des jardins partagés ou collectifs, et pour tout dire, tout particulièrement de celui créé de toutes pièces en partant simplement d’une idée : remettre en valeur une friche urbaine, couplée à l’envie de retrouver un lien avec la terre et le vivant.

Mais avant cela, une petite rétrospective s’impose…

Depuis le moyen-âge, nos villes occidentales sont pensées et conçues sur un modèle d’arrachement à la nature. Plus sûres et plus « civilisées » que jamais, nos cités actuelles nous apportent un confort indéniable : de l’eau potable au robinet, une commode proximité avec toutes sortes de vendeurs de biens et de denrées, la sécurité grâce à la protection apportée par nos portes blindées et nos brigades de police, la facilité d’accès à la culture, aux divertissements et aux soins … Un véritable paradis !

Pourtant, à la fin du XIXe siècle, l’urbanisation effrénée, engendrée par la « révolution industrielle », a reposé la question du rôle et de la place attribués au végétal dans l’espace urbain. C’est en 1919 qu’est apparue la notion « d’espaces libres à préserver », en 1961 que le terme « espace vert » a été introduit pour la première fois dans les textes réglementaires, et aux alentours des années 1980 que le concept de « trame verte et bleue » a été pensé. Enfin, dans les années 1990, les premiers jardins collectifs ont commencé à voir le jour en France. Bref, bien du chemin a été parcouru depuis l’ère industrielle, de l’urbanisme de la fonctionnalité d’hier à l’urbanisme écologique que nous connaissons aujourd’hui.

Mais alors, pourquoi, me direz-vous ? Pourquoi défaire le béton et les paysages stériles si rassurants et aisément praticables que nous avons mis tant de temps et d’énergie à fabriquer ? Pourquoi changer le visage de nos chères villes, devenues plus hautes, plus vastes et plus peuplées que jamais ?

En résumé, pourquoi réintroduire des espaces verts ?

La réponse à ces questions semble peut-être plus évidente avec cette reformulation : combien d’entre nous ont souffert de l’absence d’espace de « nature » en ces temps d’épidémie ?

Mais tout d’abord, peut-être convient-il de se demander : qu’est-ce que la nature ?

Si on en croit le Petit Robert, la nature c’est « tout ce qui existe dans l’univers hors de l’être humain et de son action ».

Cela voudrait dire que, quoique nous fassions, la ville et tous les espaces qui la composent ne peuvent être des espaces de « nature » puisque façonnés par l’homme.

Pire encore, cette définition amène à penser que l’homme lui-même ne fait pas partie de la nature.

Mais alors, sommes-nous destinés à vivre dans un univers parallèle fait de béton et de métal ? Nous sommes-nous tant éloignés de notre nature profonde et de la biosphère au point de nous en émanciper de la sorte ?

Force est de constater que non, si l’on en croit les très nombreuses études listant les bienfaits directs et indirects que ces petits coins de verdures nous apportent : diminution de la pollution de l’air et sonore, réduction du stress, santé préservée grâce à l’activité physique, impacts des vagues de chaleur et des inondations atténués, création de lien social… pour ne citer que ceux-là !

Nous aurions donc, bien malgré nous, besoin de cette nature que nous avons reléguée au rang de simple fournisseur de matière première, sale et insécure.

Pourtant, et ce n’est plus une surprise pour personne, la biosphère va exceptionnellement mal !

Depuis l’ère industrielle, l’activité humaine a provoqué à une vitesse record des changements qui ne se mesuraient jusqu’alors que sur des temps géologiques. De façon générale, nous nous rapprochons toujours plus des limites planétaires à ne pas dépasser si nous voulons éviter les dysfonctionnements globaux des écosystèmes… et il ne semble pas y avoir de changement dans cette tendance là non plus.

Ce qui signifierait que nous accordons moins de valeur à la nature qu’à notre propre bien être, alors qu’ils semblent si étroitement liés…

Mais alors, y aurait-il un souci dans la valeur que l’on donne à la nature ?

Puisque nos modes de vie et notre culture nous incitent à toujours faire un ratio coût/bénéfice pour juger de la juste valeur des choses, l’économiste écologue Robert Constanza a pris la peine de mesurer en 2016 le prix des services rendus par la biosphère : cela représenterait quelques 33 000 milliards de dollars par an…et rien de cela ne pollue ni ne génère de déchets qui ne soient pas valorisés par ailleurs…et tenez-vous bien, tout cela nous est offert ! Cadeau, c’est gratuit !

Oui, vous avez bien lu ! Plus d’un tiers du PIB mondial en services rendus gratuitement, voilà une approche pertinente pour déclencher les décisions de nos dirigeants !

Mais cette valeur a-t-elle véritablement un sens ? Est-ce que tout a un prix utilitaire ? N’avez-vous pas, comme moi, certaines choses dans votre vie qui ont une valeur qui ne puisse être mise en équation ? Votre famille, vos amis, votre santé peut être…

Revenons à notre jardin…

C’est en 2020 que la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) Kèpos, la coopérative pour laquelle je travaille, est entrée en contact avec la ville de Vandœuvre-lès-Nancy. La commune avait un terrain, Kèpos les savoir-faire, et nous avions tous cette envie commune de faire évoluer les choses vers plus de bien-être, plus de liens, plus de « vert ».

J’ai failli oublier ! Kèpos est un ensemble d’entreprises et d’associations qui œuvrent à la transition écologique du territoire, et mon job à moi, c’est de coordonner les actions des différents membres de la coopérative. Ils sont aujourd’hui 24 et travaillent sur des sujets comme l’écoconstruction, la transition alimentaire, l’agroécologie, les énergies renouvelables, la science, la mobilité douce, le réemploi, le mieux-vivre et bien d’autres domaines encore… Bref, toutes sortes de compétences spécialisées qui, mises bout à bout, dessinent une forme de circuit logique, holistique et cohérent, où chacun est en mesure d’apporter à l’autre, tout comme dans un écosystème !

Le cahier des charges paraissait simple : créer un jardin partagé pour les habitants du quartier Biancamaria, tout en respectant les codes d’urbanisme et de façon à ce que cela soit bénéfique pour l’environnement. Il fallait donc trouver ce point d’intersection entre les envies et les besoins de chacun, les contraintes physiques et environnementales, les visions des uns et des autres…simple disais-je ?

Nous nous sommes donc concertés, avons réfléchi, nous sommes interrogés, avons réunionné, compilé, reconcerté… chacun a apporté sa pierre à l’édifice : la ville, les membres de la coopérative, les habitants du quartier, moi, l’aménageur, la Métropole… et après une « trouzaine » de réunions, de plans et de plannings en tous genre, nous avions enfin le feu vert pour investir ce terrain de jeu en août 2021.

Et quel terrain de jeu !! Avec Caroline (« Caroline Antoine ») et Aurélie (« Aurélie Marzoc »), qui ont pris en charge la concertation et la conception paysagère, nous partions d’une feuille vierge pour dessiner un lieu écologique, un lieu qui serait la vitrine des savoir-faire de la coopérative, un lieu créateur de lien, un lieu pour nous et pour les autres. Tout ou presque était possible, il suffisait de l’imaginer !

Notre envie principale était de remettre de la vie dans cette friche et de mettre de la vie dans le quartier. Nous n’étions pas seuls à le vouloir ; un groupe de résidents du quartier s’est mobilisé et nous a suivi, aidé, conseillé, appuyé.

On pouvait les compter sur les doigts d’une main au départ : Corinne, Gauthier, Yves et Max (le sympathique pince-sans-rire), de bonnes volontés à qui il convient de rendre hommage.

Créer un jardin prend du temps si on veut le faire dans le respect de l’environnement, et puisque travailler sur « sol vivant » n’est pas possible à coup de granules magiques, il fallait bien préparer ce terrain au sol si pauvre que même de simples patates n’auraient probablement rien donné. Nous avions besoin de bras, de beaucoup de bras.

Dès le départ, nous avons choisi de coconstruire ce lieu. L’évidence était donc d’offrir, aux habitants qui le voulaient, des formations en agroécologie en échange de leurs temps et de leurs efforts, lors de la création des zones de culture et du verger partagé. Du temps contre du savoir, des efforts contre des fruits et légumes.

Le premier atelier a eu lieu en août 2021, le 28 au matin, c’était un samedi.

Ils étaient six habitants en plus d’Enzo et Théo, les deux membres de la coopérative spécialistes des jardins permacoles (« Des Racines et Des Liens »). Malgré mon envie, je n’ai pu m’y rendre ce jour-là, car j’avais contracté ce satané virus qui fait frémir les Etats et met à mal les systèmes de santé depuis deux ans maintenant.

Ce que j’aurais aimé être là ! Des mois de travail pour finalement manquer le jour du lancement, les premières délimitations qui dessinaient enfin l’esquisse de quelque chose de concret ! J’aurais l’occasion de me rattraper…

Six en août, disais-je, puis douze à l’atelier de septembre, respectivement dix-sept et dix-huit, sans compter les oiseaux de passage, lors des ateliers d’octobre, et ça n’a pas désempli depuis. Des nouveaux venus à chaque rencontre, des curieux de passage, des enfants qui sèment et jouent dans les bottes de foin qui nous servent à couvrir les sols, pauses café-croissant, thé-gâteaux maison en fonction de ce que chacun apporte. Tantôt on bêche, tantôt on pioche, plante, pellette, discute, rigole, on échange une recette de cuisine, on raconte une blague, bref on fait connaissance…

Alors c’est ça un jardin partagé ? Un endroit où on noue des liens, où on joue et apprend, où on transpire et cultive plus qu’une simple terre. Un endroit où on donne une autre valeur au temps. Le temps de bien faire, le temps de faire une pause pour raconter sa vie à son voisin, pour écouter la sienne, le temps de laisser faire, le temps d’être ensemble, le temps de prendre le temps tout simplement… Voilà bien une chose dont la valeur n’est intéressante selon aucun calcul, et qui, selon moi, a pourtant une valeur infinie. Eh bien, c’est autant de choses que l’on peut trouver dans un jardin partagé.

Un jardin potager, c’est anthropique (donc pas « naturel » selon le petit Robert), ça produit de la nourriture – qui a une valeur utilitaire mesurable – mais c’est en réalité beaucoup plus que cela si on y ajoute toute la valeur immatérielle qu’il génère. Cette valeur ne dépend que de ce que l’humain est prêt à y mettre pour son prochain, mais aussi pour la faune et la flore qui l’habite et avec qui nous partageons plus qu’une partie de notre génome : un même lieu de vie, une même terre d’accueil.

Cette année, nous poursuivrons les ateliers de jardinage. Nous allons planter un verger partagé, mettre en terre nos premiers plants et récolter nos premiers légumes. Il va sans dire, vous êtes les bienvenus !

Nous allons également accueillir des écoliers à des ateliers de science participative autour du thème des sols et de la biodiversité (avec « Sol &co » et le « Laboratoire Sauvage »), organiser avec du public en insertion des chantiers participatifs autour du thème de l’écoconstruction et des énergies renouvelables (avec « I Wood » et « Energethic »)… Enfin, nous espérons construire un centre de formation à la transition écologique pour lequel ce jardin hybride sera le support pédagogique.

Quel programme ambitieux quand on regarde le cahier des charges de départ !

Ambitieux vraiment ? Oui et non.

Ambitieux oui parce que c’est un projet hybride et complexe, parce qu’ils sont nombreux à s’engager dans cette dynamique (en premier lieu les habitants), ambitieux parce que nous sommes soutenus par la Région, la Métropole, le Département, la Préfecture, la ville de Vandœuvre, et parce qu’on espère que cela rayonne sur tout le territoire…

Et ambitieux non, car au fond, ce n’est qu’un tout petit rien, un lopin de terre infiniment petit à l’échelle de la planète et une action infiniment mince face aux innombrables dégâts que nous avons déjà occasionnés depuis 200 ans. Bref, ce n’est rien qu’un jardin partagé.

Cependant, et si ça donnait envie à d’autres ? Si nous avions la chance de voir une foule de ces petits coins de verdures créateurs de bien-être et de lien naître un peu partout ? En fait, ils sont nombreux à nous avoir précédé – de la MJC Nomade à Racines Carrées, en passant par World in Harmony – et nous mettons déjà notre expérience au service du SIVU du quartier Saint-Michel-Jericho pour la construction d’un jardin intergénérationnel sur l’espace Champlain. Pour autant, cela changera t’il la face du monde ?

Probablement que non, mais chacun de ces lieux nourriciers et anthropiques est un moyen de rendre à la planète un peu de ce qu’elle nous donne et, au regard des changements brutaux qui nous attendent, autant de petits airbags nécessaires à l’Homme pour amortir le choc.

Damien Peltier

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1 commentaire

  1. Bonjour,

    Depuis un an environ je cherche à faire partie d’un jardin partagé et , à l’époque, ce n’était pas encore en projet clair et définitif (à ma connaissance) dans la ville de Vandœuvre.
    Ouf, c’est fait et je souhaite y participer ; j’habite le quartier(square d’ Oslo) , je n’ai jamais jardiné mais souhaite vivement le faire d’autant que je dispose de davantage de temps depuis ma mise en retraite depuis Aout dernier.
    je serais ravie de faire partie de cette aventure.

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