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Aspects philosophiques et spirituels de la transition écologique

Les réunions des membres de Kèpos sont parfois l’occasion de prendre un peu de hauteur. Ce fut le cas en octobre , lors d’une session intitulée « Enjeux philosophiques et spirituels de la transition écologique ». Kèpos recevait à cette occasion Xénophon Tenezakis, agrégé de philosophie, et Aramis Marin, enseignant-chercheur en gestion très intéressé par les questions de spiritualité.

En matière philosophique, il est possible de partir d’une question simple : « Comment en est-on arrivé là ? ». Couramment, on admet une opposition entre nature et culture, la première étant ce qui est là, et la seconde, ce qui entretient, ce qui cultive la nature. Chez les grecs, la nature est proche du cosmos, ce qui est ordonné. Les êtres croissent selon cette nature, qui est une forme d’essence. On ne peut dès lors « faire n’importe quoi », « sortir de la nature ». Il en va de même chez les Chrétiens, chez qui l’homme est dépositaire de la nature. Il en prend soin et respecte son ordre immanent.

Le progrès technique et scientifique vient bouleverser ces approches : il fait apparaître la nature comme chaos. Le monde n’a plus d’ordre, plus de but. Il importe dès lors à l’homme d’ordonner la nature, car il apparaît alors que, fondamentalement, l’ordre immanent au monde ne lui convient pas. L’humanisme est ce moment où l’homme apparaît au-dessus de tout.

Cependant, on ne peut tout maîtriser, et très vite apparaissent des effets imprévus à l’action humaine, l’homme, par définition, n’ayant pas une vision globale. C’est alors que l’environnement conditionné par l’homme conditionne l’homme en retour. La maîtrise semble seulement partielle, et tout un ensemble de désordres apparaissent : changement climatique, effondrement de la biodiversité, pollution généralisée des écosystèmes, etc. Très vite, la question que nous nous posions initialement devient : « Que faire ? »

La première option serait sans doute de faire de la nature un nouvel absolu, quelque chose de sacré ayant une valeur religieuse. On peut craindre cependant l’aspect dogmatique de la solution.

La deuxième option serait de renforcer notre approche technologique, afin de mieux maîtriser la situation, les effets imprévus dont nous avons parlé tout à l’heure étant alors vu comme un déficit de technologies. Mais il est cependant fort probable que ce qu’il s’agit d’appréhender, dans sa globalité, excède les capacités d’absorption de l’homme.

La troisième possibilité, qui peut paraître plus raisonnable, est de développer une autre technologie, reposant sur les interactions Win/Win. Cela implique de considérer que l’homme ne fait qu’un avec la nature, car en modifiant la nature, l’homme se modifie lui-même. Il importe alors de trouver les formes d’interaction non nocives. Au cœur de cela se trouve l’idée d’interdépendances, notamment locales. Cela suppose une science qui ne se déploie pas sur le modèle de la loi universelle, et un effort pour sortir de la standardisation. Le fait que ces interdépendances soient locales rend cela très difficile, à l’heure où les interdépendances sont surtout globales. Finalement, il ne s’agit de pas autre chose que de chercher à « faire entrer le dentifrice dans le tube », que l’humanité récente s’est appliquée à faire sortir !

Au-delà de ces réflexions philosophiques, Aramis Marin, très proche de la spiritualité dite ignatienne, issue des Jésuites, donne des éléments supplémentaires sur ce qui peut nous inviter à initier et conduire la transition écologique. Sa thèse est simple : fondamentalement, il ne faut rien changer ! La transition doit venir naturellement, telle quelque chose qui naît.

Pour cela, un effort de définition doit être fait sur ce qu’est la spiritualité. Il s’agit là d’une dimension humaine importante, relative à la perception que l’homme a de lui-même dans sa relation au monde. Cette dimension spirituelle est très liée à la question de la transcendance. Mais c’est aussi une expérience, une chose à vivre liée à un système de croyances. C’est enfin, une finalité, vue comme ce que j’espère.

Dans ce cas, pourquoi parler spiritualité lorsque l’on évoque la question de la transition écologique ? Plusieurs éléments peuvent être cités :

  • La dimension spirituelle nous permet en la matière d’avoir accès à un horizon plus large, qui fondamentalement nous oriente vers la sobriété, voire, pour certains, l’ascèse.
  • Elle nous invite à gagner en liberté, car elle remet en perspective la question de la finalité et des moyens. In fine, l’homme peut y trouver la paix.
  • Enfin, c’est un bon moyen pour ne pas se fatiguer : un activiste avec son énergie propre se fatigue vite, celui qui puise dans une transcendance trouve des ressources externes utiles pour avancer loin.

Dès lors, comment mettre en place cette spiritualité de la transition ? L’approche est relativement simple. Tout d’abord prendre du recul, de la hauteur, de la distance (marcher, écrire, parler). Il importe en effet que « l’eau soit tranquille ». Puis contempler et méditer, pour admirer ce que l’on voit et écouter les mouvements intérieurs que l’on perçoit. Enfin, se laisser éprouver par une austérité en vue d’une ascèse joyeuse. Ce choix de la pauvreté ouvre vers la mystique et le lien avec la terre vécue comme ce qui nous donne ce dont on a besoin. Au final, il est alors possible de sortir de l’accablement pour construire la résilience.

Laudato Si : pour une écologie intégrale

Du 29 janvier au 12 février 2018, nous présenterons notre projet à la session annuelle de formation du Ceras, Centre de Recherche et d’Action Sociales, éditeur de la revue Projet. Cette session, intitulée « Heureux les sobres ! Vivre l’espérance de Laudato Si » propose de questionner les enjeux environnementaux et la transition écologique à la lumière de l’encyclique du Pape François, parue en 2015 peu avant la Cop 21, intitulé justement Laudato Si, Sur la sauvegarde de la maison commune. L’occasion pour nous de revenir sur ce texte majeur, proposant une notion essentielle : « l’écologie intégrale ».

Plusieurs lignes de force structurent cet ouvrage. La première d’entre elles est la mise en évidence de ce que François appelle la « culture du déchet ». Cette culture est le marqueur de la relation à la nature et à autrui qu’entretient l’homme contemporain. Et de fait, transformer les choses et les hommes en ordures forme une seule et même chose. C’est là une deuxième idée force du texte : l’exploitation de l’homme et de la nature par l’homme reviennent au même. Ainsi la dégradation environnementale est intrinsèquement liée à l’accroissement des inégalités, et la question de la transition écologique est une question sociale autant qu’environnementale.

Le Pape parle dans Laudato Si d’un « évangile de la création », c’est-à-dire de la nature comme bonne nouvelle pour ceux qui y vivent. Il y oppose le paradigme technocratique qui est le signe d’une puissance d’agir considérable, qui est sans rapport avec les objectifs, nécessairement égoïstes, poursuivis par l’homme : hypertrophie des moyens, atrophie des fins, car fondées sur une éthique et une conscience trop superficielle. C’est là qu’intervient l’écologie intégrale, comme principe humain capable de refonder l’agir de l’homme. Car l’enjeu est bien celui d’une conversion, de nature quasi spirituelle. Cette écologie intégrale interroge la relation de l’homme à la nature : l’homme est un être vivant dans la nature. Il n’a pas face à lui une nature inerte dont il dispose, mais est immergé dans une nature vivante qu’il partage. Dès lors, il importe de fonder une approche écologique d’une amélioration de l’ensemble des dimensions de la vie humaine, par le respect de la dignité de toute chose et de tout être. Socialement, cela prendra la forme d’une réaffirmation du bien commun comme principe directeur de l’action politique, bien commun à tous, dans l’espace et dans le temps, entre les générations.

En matière d’économie, cela signifie un affranchissement du politique par rapport à l’économique, et une libération de l’économique par rapport au technocratique. Ainsi peut renaître une économie qui sort de l’accélération continue des flux, de l’innovation, ou du rythme de vie des populations. Cela ne veut pas dire renoncer au progrès, mais ralentir pour orienter différemment la créativité de l’homme, au service d’un développement humain complet. L’innovation ne devra donc plus être mise au service d’une consommation frénétique, mais de la résolution des vrais enjeux auxquels l’humanité a à faire face. C’est à cette condition que l’exploitation « vorace » des ressources par les uns pourra ralentir, et que la qualité de vie dégradée des autres pourra s’améliorer. Laudato Si vient à coup sûr interroger avec force nos logiques d’action entrepreneuriale.