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Revue de projets #20 : SOS Futur

Rendre les nouvelles technologies accessibles à tous, et ce de manière écoresponsable. Telle est l’ambition de SOS Futur, société de services informatiques basée à Nancy et membre de Kèpos. Pour en parler, nous vous proposons une rencontre avec Martin Thiriau, son dirigeant et fondateur.

Qui êtes-vous ?

Je suis Martin Thiriau, cofondateur de SOS Futur. Diplômé de l’ICN Business School et de l’École des Mines de Nancy, j’ai souhaité dès ma sortie d’école réduire la fracture numérique et aider ceux qui ont le plus de mal avec les nouvelles technologies. En effet, très attiré par les nouvelles technologies dès mon plus jeune âge, j’ai très vite remarqué que l’évolution fulgurante de celles-ci allait poser beaucoup de problèmes à de nombreuses personnes. Au début très éloigné des questions environnementales et énergétiques liées à ces technologies, je suis maintenant pleinement conscient de ces problématiques et m’efforce de concilier le numérique avec l’éthique et l’utilisation écoresponsable.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de SOS Futur ?

SOS Futur est né officiellement en juillet 2016, notamment grâce à des structures comme l’École des Mines et le PeeL (Pôle entrepreneuriat étudiant de Lorraine). Au début nous étions deux et tournés essentiellement sur de l’assistance à distance et un peu de développement logiciel, depuis un petit bureau à l’École des Mines. Nous avons progressivement agrandi notre champ d’action avec de la réparation en atelier et de l’intervention à domicile. Les locaux devenant trop petits et trop compliqués d’accès, nous avons déménagé là où nous sommes encore actuellement, dans le quartier des III maisons à Nancy. C’est à partir de là que nous avons véritablement enclenché la croissance et la diversification de notre activité: assistance, réparation, vente, location, formation, infogérance, gestion de parc informatique, fournisseur d’accès internet et télécoms, éditeur de logiciel web (type CRM, logiciel de caisse, gestion de caméras de sécurité…), hébergement de serveurs et de solutions informatiques, développement web et logiciels et dernier né, un studio photo/vidéo avec prestation d’enregistrement et de diffusion en direct audio/vidéo d’évènements et de conférences. Nous sommes maintenant 8 personnes.

Comment définissez-vous la mission de SOS Futur ?

Depuis le départ, SOS Futur veut vulgariser les nouvelles technologies à tous afin que plus personne ne « subisse » ces technologies. En effet, les nouvelles technologies sont un véritable atout au quotidien si on sait les utiliser, et surtout si on sait les utiliser correctement, c’est-à-dire de manière éthique et écoresponsable. Nous sommes donc là pour accompagner les personnes et les organisations en trouvant des solutions à leur besoin en matière de numérique, en proposant notamment une formation pratique, éthique et responsable à l’utilisation de ces solutions.

Quels sont selon vous les grands enjeux énergétiques et écologiques du numérique ?

Longtemps ignorés, les conséquences environnementales du numériques ne sont plus à prouver. Mais si certains en doutaient encore, il suffit d’aller voir les différentes études du Think Tank « The Shift Project » pour voir l’impact croissant de ce secteur dans des pollutions diverses. Deux aspects sont à différencier, la consommation énergétique liée à la production d’un côté, et celle liée à l’utilisation de l’autre. La seconde a dépassé la première depuis peu en termes de pourcentage (55% vs 45%). Au vu du développement toujours plus soutenu du numérique, il est indispensable de réfléchir et d’agir sur ces 2 aspects, car ce rythme actuel n’est pas tenable sur le moyen terme.

Vous travaillez de plus en plus sur la question du numérique responsable. De quelle manière ?

SOS Futur s’efforce de travailler sur les deux tableaux.

D’un côté, pour diminuer « la production », plusieurs actions sont réalisées. La première chose est d’analyser précisément les besoins clients et de choisir des solutions PROPORTIONNÉES, MODULAIRES, ÉVOLUTIVES et FACILEMENT RÉPARABLES ! En effet, notre société à une forte tendance à vendre des solutions beaucoup trop performantes pour les besoins, et les clients n’utilisent qu’une faible partie des capacités des machines. De même, certains constructeurs rendent de plus en plus difficile, voire impossible, la réparation de leur appareil ou l’évolution de certains de ses composants. Du coup, à chaque panne, il faut changer d’appareil… Mais l’obsolescence programmée est aujourd’hui en partie logicielle, c’est aussi pourquoi nous favorisons quand cela est possible des systèmes libres et durables dans le temps. Ensuite, nous essayons de reconditionner au maximum les matériels afin de diminuer l’utilisation de composants neufs. Nous sommes également là pour conseiller au mieux les organisations dans leurs approvisionnements en matériels numériques sur toutes ces questions éthiques et responsables.

Concernant « l’utilisation », nous avons une grosse brique formation sur les conséquences des usages du numérique, et notamment du mail par exemple. Répondre à un mail groupé est-il nécessaire ? Garder un mail vieux de 3 ans est-il pertinent ? Il y a énormément de choses « basiques » sur lesquelles on peut jouer. Les gens non formés ne se rendent pas compte de l’impact de ces actions prétendument « dématérialisées ». Il est donc très important de faire de la prévention là-dessus. De même, nous essayons de privilégier des solutions logicielles adaptées, susceptible d’être plus « légères » sur les serveurs et moins énergivores. Enfin, pour lutter contre l’obsolescence logicielle, nous utilisons quand cela est possible des logiciels libres.

Vous avez déployé pour Kèpos un système d’information partagé open source nommé Nextcloud. Quel est le l’intérêt d’un tel outil ?

En effet, cet outil est une plateforme collaborative qui permet de regrouper beaucoup de fonctionnalités en un seul endroit : drive personnel et partagé, gestion des contacts et des calendriers, accès aux mails, solutions d’édition de documents, de tableurs et de présentations collaboratives, et plein d’autres outils pour la gestion de projets en équipe. Le fait d’utiliser une solution libre représente beaucoup d’avantages.

D’une part, d’un point de vue éthique. Le principal avantage est que l’on auto-héberge les données, c’est-à-dire que l’on a la maîtrise totale de l’endroit où sont stockées nos données. Elles nous appartiennent et seules les personnes autorisés y ont accès. Les grosses entreprises du secteur n’en font donc pas ce qu’elles veulent. Ensuite, cette licence AGPL permet d’être sûr que cet outil ne sera jamais commercialisé ni propriétaire. Nous avons donc l’assurance que l’on pourra toujours maîtriser cette solution.

D’autre part, d’un point de vue pratique. Cette solution est collaborative, donc n’importe quel développeur peut proposer des améliorations et des nouvelles fonctionnalités. C’est une solution modulaire, c’est-à-dire qu’on n’active et on n’installe que ce qui est nécessaire.

Enfin, d’un point de vue énergétique, cette solution est beaucoup moins gourmande que les solutions propriétaires type Google Drive, Amazon ou Microsoft, et la consommation du serveur est entièrement gérée par nos soins. Nous ne mettons donc que l’essentiel, et le serveur est basé en France. Nous maîtrisons donc toute la chaîne.

La crise sanitaire et les mesures restrictives de type confinement viennent renforcer l’intérêt du numérique pour maintenir du lien, notamment via le déploiement du télétravail. Comment intervenez-vous en support de ces nouveaux usages ?

Le numérique est indispensable aujourd’hui, et encore plus dans une situation comme celle que l’on rencontre actuellement. SOS Futur accompagne les particuliers, notamment les seniors, en les formant sur des outils de type tablettes, pour qu’ils puissent utiliser les applications de messagerie instantanée afin qu’ils restent en contact avec leur famille et leurs proches. Nous mettons également en place des systèmes rapides de réparation ou d’amélioration des machines. La location de matériel est également favorisée durant cette période.

Pour les professionnels, SOS Futur les accompagne dans la mise en place de solutions de télétravail, avec la mise à disposition de matériel supplémentaire, l’installation de solutions collaboratives propriétaires ou open-source, avec un fort accent sur la sécurisation des données.

Merci !

Le préjugé de l’impuissance

Il n’est pas rare, lorsque l’on discute avec quelqu’un des efforts à accomplir dans le sens de la transition écologique et de l’engagement que l’on est prêt à prendre, de se voir opposer un lapidaire : « C’est aux politiques de s’emparer de la question. Seul, je ne peux rien ». Et effectivement, cela peut sembler plausible : un individu seul ne pourra rien changer à des problèmes d’ampleur systémique. Les détenteurs du pouvoir ont en effet ceci de particulier que les décisions qu’ils prennent peuvent avoir des impacts beaucoup plus vastes que celles prises par un simple particulier. Autre variante « Ça ne se joue pas à mon niveau », le locuteur renvoyant alors aux multinationales, aux lobbys, aux consommateurs chinois ou américains, qui « pollueraient beaucoup plus que nous ». On a alors en face de soi un double constat d’impuissance : celle de l’individu isolé, mais aussi celle du politique, dont l’action suscite méfiance, et dont on craint soit l’inefficacité, soit la contre-productivité.

Que peut-on opposer à ce discours pour retrouver le sens de l’engagement ? Je propose trois arguments. Un premier d’ordre moral, un deuxième d’ordre politique, un troisième d’ordre historique.

Le premier a trait au concept d’Hannah Arendt de banalité du mal. Raisonner comme énoncé précédemment, c’est précisément dire « Je m’en lave les mains », ou « Je me défausse de ma part de responsabilité ». C’est l’irresponsabilité banale de celui dont tous les comportements aggravent, à leur échelle, la crise en cours. Au contraire, la situation qui est la nôtre est plutôt celle où nous sommes universellement et solidairement responsables, dans le temps et dans l’espace, de la mise en danger systémique de la vie sur terre. Dès lors, l’attitude morale serait précisément celle proposé par Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature ». Autrement dit, il convient d’agir, en permanence et en toutes circonstances, dans le sens de la préservation de la cohérence, de la résorption des contradictions introduites par l’homme dans le système terre. Moralement, chacun doit agir comme si tout dépendait de lui, car, cette attitude, élevée à l’universel, garantirait la sauvegarde de la planète. C’est là la formulation d’un impératif catégorique de l’action et de l’engagement au service de la transition écologique, qui a pour effet une extension du domaine de la responsabilité.

Le deuxième argument est politique. L’attitude paradoxale qui consiste à dire « C’est aux politiques d’agir », et en même temps « Les politiques sont pieds et poings liés par les lobbies » est une prophétie auto-réalisatrice qui aboutit à une perte de substance de l’action politique. Car fondamentalement, dans nos démocraties, le pouvoir appartient au peuple, et à personne d’autres. Se défausser sur le personnel politique pour s’en défier aussitôt, c’est précisément renoncer à notre liberté politique. C’est nier que le pouvoir appartienne au peuple. Car si nous voulons être au niveau de ce qu’il convient de faire face à la crise écologique, nous devons chacun nous sentir politiquement investi de changer les choses. Face au dessaisissement de ce qui nous appartient, il nous faut nous ressaisir, et nous réinvestir dans ce qui fait notre vie politique comme peuple souverain. Autrement dit, la politique n’est pas leur affaire (aux politiciens), elle est notre affaire, à tous. Si nous nous plaignons des politiques, c’est précisément parce que nous en tant que citoyens, avons abandonné la place. Nous devons tous revenir politiquement dans le jeu, et la transition écologique est précisément le terrain sur lequel le faire. C’est le sens de l’engagement du collectif Kèpos.

Enfin, le troisième argument que l’on peut opposer aux discours habituels de l’impuissance, concerne le rôle des éclaireurs dans l’histoire. Celle-ci fourmille d’individus qui ont expérimenté des manières d’être, de faire ou de penser totalement nouvelles qui ont, dans la longue durée, tout changé. C’est le cas par exemple pour les religions : le fait qu’en Palestine il y a 2000 ans un homme se soit proclamé Fils de Dieu a changé du tout au tout l’histoire humaine. C’est la même chose dans les sciences, avec Galilée ou Einstein par exemple, dont les découvertes ont fait bifurquer les sciences, mais aussi l’histoire technique, économique ou sociale, dans des directions radicalement nouvelles. On pourrait trouver le même type d’exemple dans l’histoire des arts, ou encore l’histoire politique ou militaire. Je me faisais ce type de réflexion en assistant dernièrement à une conférence de Jérémie Pichon, créateur du blog de la Famille zéro déchet. Voilà un homme qui décide il y a trois ans, avec femme et enfants, d’ouvrir sa poubelle pour voir ce qu’il y a dedans et comment en réduire le volume, et qui aujourd’hui sillonne la France en réunissant des foules prêtes à suivre son exemple. Cette engagement personnel, familial, le projette trois ans plus tard à l’avant-garde d’un mouvement très profond de déconsommation et de refus de ce que d’aucun nomme la « culture du déchet ». Aussi bien, nous sommes chacun appelés à devenir des expérimentateurs, des éclaireurs, de nouveaux modes d’action ou d’être au monde dans le sens de la transition écologique. Car fondamentalement, personne ne peut présumer des fruits qui pourront, dans le temps, en résulter.