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La consommation durable : un oxymore à dépasser !

Ce blog est l’espace d’expression de la SCIC Kèpos et de ses membres. Aussi donnons-nous la parole aujourd’hui à Chloé Lelarge, fondatrice du cabinet Frugali, experte sur les questions d’alimentation responsable et de consommation durable, et membre fondatrice de Kèpos.

Le Petit Robert définit le terme consommer comme suit : « Mener (une chose) au terme de son accomplissement (➙ consommation). … Consommer le mariage : accomplir l’union charnelle. Amener (une chose) à destruction en utilisant sa substance ; en faire un usage qui la rend ensuite inutilisable. ➙ user de, utiliser »

Quelle dualité au sein de l’action la plus populaire et banale de notre quotidien ! A première vue, rien de très durable dans cette action ; car durabilité fait aujourd’hui écho à l’idée de pérennité. Consommation et durabilité, deux notions qui semblent antinomiques, contraires. Mais à l’heure où la consommation est le fondement de notre société, peut-on s’aventurer à imaginer le dessein d’un projet de société basé sur la consommation durable ?

Une consommation désenchantée

A l’aube des années 50 est entrée en marche ce que l’on a nommé « la société de consommation ». Tels un véritable monstre semblable au ventre de Paris dont parlait Victor Hugo, la société et ses membres se sont dotés d’un pouvoir d’achat et d’acquisition puissant. Si puissant qu’avec lui, ils ont embarqué l’agriculture, et notre relation au vivant. Tout ce qui est, ou était, est devenu “biens de consommation”. Parallèlement à cette facilité d’acquisition, les femmes ont accédé au marché de l’emploi, et l’entrée dans les foyers de nombreux objets ménagers a permis une véritable émancipation, un gain de temps et une économie d’effort.

Mais aujourd’hui, en proie aux perspectives noires du réchauffement climatique et à la crise sanitaire mondiale, n’est il pas temps de ralentir ? Bien plus que des biens et services, nous consommons sentiments, relations et expériences. La pandémie marque un coup d’arrêt à notre frénésie et nous sommes obligés de nous stopper net. Perdus et hagards, apeurés par cette idée puissante de vide, nous nous retrouvons à prendre conscience de notre fragilité et fébrilité face aux vivants.

Par-delà l’assouvissement ultime de besoins non indispensables, que cherchons nous à combler ? Sommes-nous en mal d’amour, de liens, d’échanges ? Nous répondons à cette demande de contact via les applications et les réseaux sociaux. Course ultime, quête de la personne parfaite, aucune satisfaction pérenne ne se dégage de ces modes de consommation. Pire encore, ils donnent la sensation que tout est possible, ignorant effort et patience ; ils piétinent le sens de nos vies.

Les impasses de la culpabilité

Dans cet article nous tentons de répondre à ces questions pour esquisser des pistes permettant de faire autrement. Alors consommer durablement, est-ce renoncer au confort matériel, à la joie de se faire plaisir, à celle d’offrir, à celle de recevoir ?

Voici une tentative de réponse. Aujourd’hui nous n’allons pas vous parler d’écologie, ni même de climat mais plutôt de simplicité, de découverte, et de joie de vivre et faire pour soi et les autres. Car insister sur la responsabilité, l’ acte d’achat, la conscience, la prise de conscience… se résume plus à une forme de culpabilité qu’à un point de départ en faveur du changement ! Non là ne peut pas être le point de départ d’une véritable transformation.

Deux extrêmes s’opposent et produisent un sentiment de distance, de mépris, de lassitude, à l’égard de tout changement, gestes et pratiques contribuant à une “forme de durabilité”. Il en ressort un assez vulgaire « après moi le déluge”. Là n’est pas le propos, et trouver des raisons rationnelles au changement pour faire évoluer un individu est presque perdu d’avance.

Opérer une mise en action positive

Deux choses sont donc nécessaires pour une prise de conscience et une traduction dans les actes. D’une part, que ce soit à l’échelle d’un individu, d’un foyer, d’une collectivité, d’une entreprise ou encore au sommet de l’État, rien ne se fera sans effort consacré au changement et qui concerne l’individuel et le collectif. D’autre part, le premier acte de l’effort devra toujours porter sur quelque chose d’accessible.

Revenons aux actes de consommation : que disent-ils de nous ? Que ce soit l’achat d’un objet neuf pour un anniversaire, la consommation effrénée de viande, la confiance accordée aux fake news, nous y plaçons des critères de confiance et de réassurance. Or, l’humanité s’est construite à travers les traditions, celles qui ont forgé la transmission de la pratique. Petit à petit, la société de consommation est venue remplacer cette forme de tradition et, avec elle nos savoirs, nos savoir-faire, nos relations aux autres. A défaut de vous servir un « c’était mieux avant » ou d’exhorter les boomer à ramasser leurs déchets, je vous propose de changer dans votre tête, de modifier votre point de vue . Se défaire de l’acte de consommer en devient totalement libérateur, car il enlève tout rapport marchand et graduel à l’autre.

Alors par quoi/par où commencer pour que l’étape première de notre changement soit un début prometteur ? Nous pouvons recenser tout ce qui nous est agréable dans notre quotidien. Ce dont nous avons besoin pour nous sentir bien. Quatre dimensions peuvent nous convaincre de changer : l’écologie, l’économie, la santé et le lien social. Alors notre sage capacité à la résilience pourra nous mener à une consommation dite durable. Et ce d’autant plus que, si la consommation doit se heurter à un brusque et violent traumatisme sociétal, environnemental, économique et sanitaire, la résilience passe principalement et tout d’abord par le principe d’altérité : connaître et vivre avec l’autre dans un souci d’entraide.

PS : Quelques petites évolutions peuvent nous donner un peu de confiance, telles ces aspects réglementaires liés à la loi Climat en préparation :

  • Obligation d’ici 2030 pour les commerces de détail de plus de 400 m 2 de consacrer au moins 20 % de leur surface au vrac.
  • Expérimentation du « Oui pub » : interdiction de la distribution à domicile d’imprimés papiers ou cartonnés non adressés lorsque l’autorisation de les recevoir n’est pas expressément affichée sur la boîte aux lettres.
  • Instauration d’un « Eco-score » : amélioration de l’information du consommateur sur l’empreinte carbone des produits.

Revue de projets #4 : la Grande Épicerie Générale de Nancy

La Grande Épicerie Générale de Nancy est un projet emblématique du mouvement actuel de consommation collaborative. En changeant de modes de consommation, il s’agit de redonner du sens à l’acte d’acheter. L’équipe du projet a bien voulu revenir pour nous sur cet état d’esprit.

Qu’est-ce que la Grande Épicerie Générale ?

La Grande Épicerie Générale de Nancy est un projet de supermarché citoyen et à but non lucratif, implanté dans l’agglomération nancéienne. Porté au sein de l’Association pour l’ouverture d’un supermarché coopératif et collaboratif , nous sommes, fin 2017, près de 400 adhérents de tous âges à le soutenir, issus de parcours et univers différents.

Le principe est de permettre aux membres d’être à la fois consommateurs et acteurs. Chaque membre-client aura, à terme, accès à des produits de qualité, à prix juste, en contrepartie de quoi il devra participer activement, à hauteur de 3h par mois, à la gestion du supermarché.

 Grâce à l’engagement de chacun dans la gestion et le fonctionnement du projet, les charges seront réduites, ce qui permettra de proposer des produits à des tarifs abordables, tout en rémunérant correctement le producteur.

Comment le projet est-il né ?

Le projet est né de constats partagés par plusieurs consommateurs nancéiens qui ne se retrouvaient pas dans les modes de consommation actuels et souhaitaient allier les avantages des circuits-courts (qualité, traçabilité…) avec ceux des commerces classiques (libre-service, large choix, prix accessibles…). L’exemple de la Park Slope Food Coop qui existe à New York depuis 40 ans nous a alors inspiré, d’autant que La Louve, son homologue parisienne était alors en création. Un premier noyau s’est donc formé en 2014 avant de créer activement l’association en mai 2016 et d’amorcer une dynamique collective qui ne fait que se renforcer depuis.

Quelle vision du monde la Grande Épicerie essaie-t-elle de mettre en œuvre ?

 Nous souhaitons créer un réel esprit d’échanges et de coopération autour de plusieurs valeurs :

  • Proposer des produits sains et de qualité, mais néanmoins accessibles à tous.
  • Répondre aux besoins de tous en terme de consommation : du bio, du local, du vrac, mais également des produits plus conventionnels demandés par nos membres.
  • Promouvoir lorsque c’est possible une agriculture locale et pérenne.
  • Consommer durablement en respect avec l’environnement.
  • Renforcer la mixité sociale en étant un lieu d’échanges, de partage et de coopération.
  • Réduire les coûts environnementaux et le gaspillage alimentaire.

Pour nous, la coopération nécessite d’inclure toutes ces valeurs, tout en se confrontant au réel et aux besoins formulés par nos membres, sans a priori ni volonté d’interdits. Comme le dit Tom Boothe, le co-fondateur de La Louve, notre démarche peut-être comparée à celle d’une bibliothèque publique : le but y est d’être une ressource pour l’éducation et la culture, tout en étant un lieu ouvert et démocratique.

Comment percevez-vous les attentes de la société dans votre domaine d’activité ?

Face aux hypermarchés aseptisés et aux petites enseignes très spécialisées (bio, vrac, épicerie fine…), nous pensons que les gens veulent retrouver un commerce qui crée du lien. Lien avec la chaîne de production, en souhaitant trouver des produits aux origines et prix transparents, pour mieux faire leurs choix selon leurs valeurs et leur budget. Mais aussi lien avec les autres consommateurs, aux habitudes et origines différentes, pour échanger bons plans et avis. En somme pouvoir faire ses courses dans un même lieu, convivial et accueillant, tout en faisant des économies.

Concrètement, quel rôle jouent la collaboration et le partage dans le projet de Grande Épicerie ?

Le projet est par essence collaboratif, c’est à la base de ses valeurs mais aussi de sa viabilité économique. En effet chacun travaille pour faire vivre cette initiative :

  • Aujourd’hui via les groupes de travail qui ébauchent le futur supermarché, les coups de main lors des permanences, des distributions et des tenues de stand.
  • Et demain à travers les 3h d’engagement par mois à tenir le supermarché. Chacun contribuera alors, par son temps, à rendre notre marge faible et ainsi diminuer le prix des produits pour lui mais aussi pour les autres.

Quels sont les perspectives à venir pour la Grande Epicerie Générale ?

Notre objectif est d’ouvrir un supermarché de 600m² d’ici à 2019. Pour y arriver, il nous faut :

  • Développer la vie du projet en impliquant les membres.
  • Élargir notre gamme de produits.
  • Organiser la logistique et s’équiper en matériel.
  • Préparer l’ouverture du futur supermarché.
  • Et surtout : créer une société coopérative et y rassembler plus de 600 sociétaires au démarrage.

 Pour y arriver, plusieurs étapes sont essentielles :

  • Étape 1 (2016 / mi-2017) : création de l’association et mise en route du travail collectif, prise de contact avec les premiers producteurs.
  • Étape 2 (depuis mi-2017) : création du groupement d’achats. Dans un premier local temporaire, cette phase nous permet de tester énormément de choses : notre organisation, les produits, nos logiciels de ventes… Mais il sert aussi de repère pour faire connaître notre projet et tenir nos réunions.
  • Étape 3 (mi 2018 à début 2019) : création de la coopérative et ouverture du supermarché

Nous avons lancé une campagne de financement participatif en septembre et octobre 2017, et collecté plus de 14000€ sur les 12000€ espérés. Cela va nous permettre de compléter les équipements (petit mobilier, matériel de manutention et de rayonnage, équipements informatiques complémentaires, matériel de stockage pour les produits frais), d’effectuer de petit travaux dans le local, et de former les bénévoles sur l’hygiène alimentaire ainsi que d’investir dans du mobilier de rayonnage et organiser des actions d’animation auprès du grand public.

Travailler plus pour consommer moins

En mai 2017 paraissait dans la revue Etudes, « revue de culture contemporaine » éditée par les Jésuites, un article remarquable d’Arnaud du Crest intitulé De l’huile de roche à l’huile de coude. L’auteur y invitait à questionner les évolutions récentes qui ont vu les facteurs de production être de plus en plus intenses en capital, et de moins en moins riches en travail. Nous proposons ici une relecture de cet article, qui donne des arguments économiques en faveur de modes de production utilisant la force physique de l’homme, en lieu et place de l’énergie des machines. Ou comment travailler plutôt que consommer. Sans doute est-ce là une thématique importante de la future transition écologique. Voyons à quelles conditions.

Un processus de production est le fruit de quatre facteurs : le travail, le capital, et la valorisation de ressources en matières premières et en énergie. Examinons ces quatre facteurs tout à tour. L’histoire contemporaine est, entre autres, le fruit d’une évolution technologique qui a fait décroître le temps de travail au XXème siècle. Mais du néolithique jusqu’au XIXème siècle, la tendance a été inverse, voyant l’homme consacrer de plus en plus de temps au travail, à l’activité de transformation du monde. Les révolutions industrielles ont permis de substituer progressivement au travail humain celui de machines, essentiellement thermiques, à tel point que l’on peut dire aujourd’hui avec Jean-Marc Jancovici que chacun, en France, bénéficie chaque jour du travail de 400 esclaves énergétiques : les machines autour de soi fournissent l’énergie physique produite par 400 personnes, qu’il s’agisse de voitures, d’électroménagers ou d’outils divers.

Dans le même temps, la production contemporaine est devenue de plus en plus intense en capital. Si l’on rapporte le capital net aux emplois, on fait le constat d’emplois de plus en plus riche en capital. Ainsi, le ratio capital net moyen des entreprises/nombre d’emplois est de 245 000 euros en 2013. Il y a cinquante ans, ce chiffre était trois fois inférieur (en euros constants). Dommage collatéral de cette évolution, le chômage a été multiplié par 3,8 sur la même période. Si nous continuons avec cette tendance à l’automatisation,ce sont les tâches intellectuelles qui risquent d’être remplacées par des algorithmes, l’intelligence artificielle.

Regardons maintenant les évolutions respectives de la consommation de matières premières et d’énergie. La contrainte est ici double, à l’amont et à l’aval. A l’amont, les ressources sont limitées et ne laissent pas envisager une continuation de l’extraction au rythme actuel à un coût constant. Dans le même temps, à l’aval, la limitation du réchauffement climatique impose de laisser une part majoritaire des réserves de pétrole, de gaz et de charbon sous terre. La préservation des terres et de la biodiversité demande également de limiter l’activité extractive. Ainsi, du point de vue des ressources, l’évolution souhaitable serait d’augmenter la quantité de travail par objet produit, avec la possibilité que ceux-ci puissent être réparés, et que la consommation de matières premières soient ralentie par un cycle de vie du produit plus long.

Pour l’énergie, la trajectoire de transition énergétique demande de limiter la consommation d’énergie primaire et de substituer la production d’énergie à partir de ressources fossiles par une production à partir d’énergies renouvelables. Or, la croissance du Produit Intérieur Brut est étroitement corrélée à la production et consommation d’énergie. Pour maintenir une croissance du PIB acceptable, il faudrait alors, si la consommation d’énergie décroît, une augmentation de l’efficience énergétique inédite de 50%. La diminution de nos consommations d’énergie peut-elle se faire avec un PIB continuant à croître, même lentement ? Probablement non.

L’article propose ici d’interroger la place du travail manuel, l’huile de coude, dans un processus qui viserait à limiter le ratio entre capital et travail, et permettrait de limiter efficacement les consommations d’énergies et de ressources. Trois exemples permettent de toucher du doigt ces possibles arbitrages : un déplacement de deux personnes sur 10 kilomètres consomme 3800 kilocalories en voiture (émettant au passage 1,14 kg de CO2). En vélo, les mêmes personnes ne vont dépenser que 200 calories pour 30 g de CO2 émises. En agriculture, l’exemple de la ferme du Bec Hellouin montre qu’une surface de 1000 m², travaillée à la main, est susceptible de fournir un revenu à 1,5 équivalent temps plein. Enfin, un courrier papier émet quasiment autant de CO2 qu’un mail, pour un usage bien moins fréquent : l’immédiateté du mail va pousser à en multiplier l’envoi. Ainsi, en utilisant son énergie propre, l’homme est capable de donner une réponse vertueuse à cet arbitrage entre capital, travail, ressources et énergie. La transition écologique exigerait alors un réinvestissement du travail manuel au détriment du travail fourni par les machines

Au final, l’alternative pourrait être la suivante :

  • « Moins de travail dans une communauté ayant choisi un mode de vie plus sobre et économe en ressources et en travail.
  • Plus de travail pour compenser partiellement la diminution des ressources.
  • Moins de travail dans une communauté hyper-technologique, avec (…) une partie de la population travaillant beaucoup et une partie exclue ne travaillant pas du tout. »

Si les deux premiers termes de l’alternative peuvent se compléter, le troisième est intrinsèquement consommateur de ressources, facteur de désordres environnementaux majeurs, et générateur d’inégalités rédhibitoires. Jusqu’où ? C’est sans doute aux citoyens, par l’investissement dans le jeu démocratique, de déterminer les options de la transition à accomplir.