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L’épidémie de Covid-19 à l’heure de l’anthropocène

La crise actuelle du Covid-19 emprunte un itinéraire déjà maintes fois parcouru par l’humanité dans son histoire : celui d’une épidémie. Sans doute, nous, modernes, étions certains d’échapper à ce genre de calamité. Les seules épidémies auxquelles nous pensions être sujets n’étaient pas infectieuses : tabagisme, cancer, diabète, dépression, obésité, addictions… Les grandes épidémies infectieuses étaient le propre de temps lointains, et pour tout dire, moyenâgeux. La preuve, nous avions réussi à juguler les dernières crises naissantes (SRAS, grippe H1N1…). Quant au Sida, il est sorti de notre perspective.

Et pourtant, toutes les prospectives un peu sérieuses savaient que ce genre de risque était latent, et, sa concrétisation, pour tout dire, inévitable. Sous l’effet de trois facteurs conjugués : la démographie galopante, l’augmentation exponentielle des flux, et le rapport vicié avec le monde animal. Sur la démographie, force est constater que le monde est, aujourd’hui, plein, et que l’homme y pullule telle une espèce invasive. De même que la concentration de personnes dans un bateau de croisière favorise les maladies sous l’effet de la promiscuité générale, de même, le concentration d’humains sur la planète transforme l’espèce humaine en un gigantesque bouillon de culture. Dans le même temps, l’explosion des flux de marchandises et de personnes offre les conditions pour une propagation inarrêtable de maladies, et ce tant dans la sphère végétale qu’animale ou humaine. Un groupe d’individus est malade, et c’est comme si toute l’espèce était bientôt malade. Enfin, la crise sanitaire est née d’un rapport déviant à la sphère animale : destruction des habitats naturels, immixtion de la présence humaine dans le monde sauvage, et explosion de l’élevage, avec des animaux tous identiques et immunodéficients concentrées dans des conditions sanitaires déplorables, créent les conditions imparables de l’émergence de nouvelles maladies. En ce sens, ce n’est pas un hasard que le SARS-Cov-2 soit apparu en Chine. Avec l’Asie du Sud-Est, c’est la région du monde où ce type de problèmes se manifeste de la manière la plus aiguë.

Finalement, le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité ou l’épidémie de Covid-19 sont bien nés des mêmes facteurs : un rapport complètement vicié au monde naturel. Et comme le souligne fréquemment Bruno Latour, celui réagit à nos actions : cette épidémie est finalement comme un retour du refoulé.

Comment dès lors analyser la manière dont nos sociétés y répondent ? Ce qui est frappant, c’est l’incapacité à se saisir d’un problème d’ampleur systémique, et non pas paramétrique. Nous sommes typiquement dans la configuration du Cygne Noir, dont nous avons déjà parlé, théorisé par Nassim Nicholas Taleb : un événement aux conséquences incalculables que notre cerveau et notre manière de connaître ne sont pas capables de voir venir. En France, les polémiques sur la disponibilité des masques, des respirateurs artificiels ou des personnels soignants le montrent : nos sociétés ne sont pas aptes à surinvestir en période calme pour anticiper des événements d’ampleur exceptionnelle dont nous savons pourtant qu’ils arriveront tôt ou tard. C’est le cas en matière sanitaire, mais aussi bien pour les forces armées, la prévention des inondations ou encore le risque nucléaire. Quelle que soit l’incapacité de tel ou tel gouvernement, il est très difficile, pour l’homme tel qu’il est et l’économie telle qu’elle est organisée, d’anticiper et de préparer à son juste niveau une crise d’ampleur systémique. Ceci nécessite un effort de planification et de surinvestissement qu’il est très peu aisé de maintenir dans la durée. Parallèlement, il est tout à fait possible de diminuer les facteurs de risques, en l’occurrence ici, en décomplexifiant et en ralentissant la marche du monde. Ou pour le réchauffement climatique, en diminuant nos émissions de gaz à effet de serre.

Dès lors, ce qui transparaît dans cette gestion de crise, c’est la performance supérieure des économies fortement industrielles, qui peuvent produire pour elles-mêmes les équipements dont elles ont besoin au plus fort de la crise (masques, respirateurs…). Quoi qu’il en soit du niveau initial du stock d’équipements, celui-ci s’épuise très vite s’il ne peut être renouvelé par la mobilisation de l’industrie domestique. Or, les pays qui s’en sortent le mieux sont des pays très industriels comme la Corée du Sud ou l’Allemagne. Les pays du Sud, aux économies plus tertiarisées et touristiques, sont en déroute (Italie, Espagne, France…). La force est dans le local.

L’autre élément saillant de la gestion de la crise sanitaire, c’est une sorte de prime aux régimes autoritaires ou à la réduction démocratique. Si la Chine a pu faire en sorte que, selon les chiffres officiels, l’épidémie ne tue que 3000 personnes pour une population de plus d’un milliard d’individus, c’est précisément parce qu’elle a pu lui imposer une contrainte exceptionnelle et implacable. Et dans les démocraties, l’issue n’a généralement été trouvée que via un affaiblissement très fort des libertés individuelles. Il va en ressortir un très fort affaiblissement des démocraties. Et dans notre pays, celui-ci est d’autant plus vif que la défiance vis à vis de l’État tend à se généraliser. Chacun est devenu professeur de santé publique, et donne son avis et ses prescriptions. Le travail de sape des réseaux sociaux contre l’État comme incarnation de la volonté générale est dévastateur. A coup sûr, l’épidémie de Covid-19 va œuvrer à accentuer cette trajectoire divergente dont nous avons déjà parlé, entre d’un côté un État qui se raidit, et de l’autre des populations qui explosent. Et, ceci dans un contexte géopolitique où l’influence américaine va ressortir grandement amoindrie, et celle chinoise considérablement renforcée. Il n’est qu’à voir les appels au secours de l’Italie envers la Chine. Quant à l’Union Européenne, elle risque tout simplement de perdre pied.

Cette secousse est la première d’une telle brutalité dans le contexte de l’anthropocène. Elle est systémique et soudaine, et dessine notre avenir. Les cartes sont rebattues. Il est à prévoir une très forte perte de cohésion de nos sociétés et du monde, et un appauvrissement généralisé, dans un contexte économique particulièrement vulnérable. Dans ce cadre, nous voulons faire le pari, avec Kèpos, d’une simplification des échanges, en faveur du local, du sobre et du low tech. C’est la position que nous allons avancer. Mais à voir la voracité avec laquelle les français se jettent sur la sociabilité numérique pour compenser le confinement, nous pouvons douter que ce soit la proposition dominante. Mais nous y mettrons toute notre énergie.

Image : Danse macabre de la Chaise-Dieu.

Géopolitique de la transition écologique

La transition écologique, en tant que transformation radicale et multi-dimensionnelle de nos modes de vie, est un chantier titanesque pour l’humanité. Mais force est de constater que sa conduite va devoir s’opérer dans un contexte géopolitique qui va en compromettre l’épanouissement. La crise écologique se nourrit de désordres géopolitiques graves qui vont handicaper notre capacité collective d’action.

Le travail des historiens, et de ce que l’on nomme aujourd’hui l’histoire environnementale (cf par exemple Cataclysmes, de Laurent Testot), montre la très grande plasticité réciproque de l’action de l’homme avec son environnement. L’homme modifie son environnement, l’environnement modifie l’homme. La vie sur terre en général, et l’histoire humaine en particulier, est pleine de ces boucles de rétroaction que décrit admirablement Bruno Latour dans Face à Gaia. Dès lors, quel est l’avenir géopolitique de l’humanité dans un contexte de perturbation environnementale majeure ? Il en sera à coup sûr le miroir.

Et c’est vrai que sur le terrain, les rapports de force se tendent singulièrement, et qu’en France, nous ne pourrons certainement pas mener notre transition dans notre coin, tranquillement, comme à l’écart des conflits qui poignent. Sommairement, on voit plusieurs lignes de fractures mondiales se renforcer rapidement. Il s’agit d’abord d’un antagonisme Etats-Unis/Chine : le conflit est pour l’instant commercial et technologique, puis politique. Il peut devenir militaire, structurant des blocs et des zones d’influence. Celles de la Chine s’étendent, à mesure que l’Etat chinois approfondit son pouvoir chez lui. On voit arriver en Chine un avenir à la George Orwell, à force de caméras et d’intelligence artificielle. Le rapport à la puissance a en tous cas singulièrement changé en Chine depuis les années 80 : de cachée, celle-ci devient affirmée. Les chinois se voient à présent au centre du jeu géopolitique et économique.

Une deuxième ligne de fracture géopolitique apparaît autour de l’antinomie démocraties libérales post-modernes (pays occidentaux) et régimes autoritaires, sous l’impulsion de la Russie. Celle-ci joue le jeu de la déstabilisation systématique des démocraties occidentales, alliant cyber attaques, manipulation des opinions publiques occidentales et démonstration de puissance militaire. Dans cette confrontation, force est de constater que l’Europe se délite, revenant sur ses principes fondateurs, divisée et gangrénée par le populisme, incapable de forger une véritable puissance politique. Il y avait d’ailleurs quelque chose de terrifiant à constater lors de la présidentielle française de 2017 les partis pris russophiles de trois des principaux candidats (Fillon, Mélenchon, Le Pen). Il faut dire que dans le même temps, la relation transatlantique souffre fortement, sous l’effet des atermoiements de Trump et de la fragilisation de la démocratie américaine

Enfin, une dernière ligne de fracture (parmi d’autres) est celle qui se structure autour de la rivalité entre Israël et Arabie Saoudite d’une part, et Iran d’autre part. Ce dernier est le véritable vainqueur du conflit syrien. Celui-ci, de civil, est devenu au fil du temps international. D’asymétrique, il peut évoluer vers un conflit symétrique entre Etats. En ce sens, la double déstabilisation de l’Iran par le retour des sanctions américaines d’une part, et le réchauffement climatique et ses conséquences sur la ressource en eau d’autre part, place toute la région sur un volcan. A ceci s’ajoute un antagonisme chiites/sunnites qui vient donner une dimension religieuse à la rivalité politique.

Ce ne sont là que quelques éléments d’analyse géopolitique brossés à gros traits, mais ils ont le mérite de mettre en lumière la dangerosité de la situation. Face à cela, les tactiques individuelles de changement de vie propre à la transition écologique ne suffisent pas. Il faut affronter politiquement la situation, en tant que nation. C’est tout le sens des réflexions de Bruno Latour dans l’ouvrage cité précédemment : l’anthropocène nous fait entrer dans une situation de guerre : il faut refaire de la politique, loin des consensus de gestion qui ont prévalu en Europe depuis au moins les années 80.

Crédits photo : Docteur Folamour, de Stanley Kubrick