Imaginez les activités de demain avec Start Up de Territoire !

Le jeudi 5 novembre 2020 aura lieu en distantiel la grande soirée Start Up de Territoire en Meurthe-et-Moselle, initiée par le Collectif Essenciel 54, dont fait partie Kèpos. Rencontre avec Marie-Pierre Dardaine, partie prenante de ce projet, qui nous explique cette dynamique originale qui vise à imaginer de nouvelles activités engagées sur le territoire.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Après une expérience riche dans l’accompagnement et le financement de start up, je me suis lancée à mon tour dans la formidable aventure de l’entrepreneuriat avec Curionomie, agence évènementielle spécialisée dans la conception et l’organisation d’évènements prenant appui sur la (re)-découverte des territoires et de ses acteurs locaux.

Comment êtes-vous arrivée à vous impliquer dans le collectif Essenciel 54 ?

Dans mon parcours, je me suis impliquée dans de nombreux réseaux associatifs d’entrepreneurs et notamment au sein de la section de Nancy du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD). Ce mouvement d’entrepreneurs est un lieu d’expérimentation qui incite ses membres à ouvrir de nouvelles voies, à initier de nouvelles pratiques dans leurs entreprises : développement durable, RSE, économie de la fonctionnalité, bien-être des collaborateurs, … C’est bien naturellement que le CJD a souhaité être partie prenante du collectif Essenciel54, et s’engager dans une démarche audacieuse mobilisant des citoyens pour inventer les activités et les emplois de demain. Contribuer à faire naître un esprit entrepreneurial responsable et durable a toujours été au cœur de mon engagement professionnel, d’où mon implication dans ce projet.

Qu’est-ce que Start Up de Territoire ?

Start-Up de Territoire est une démarche citoyenne et entrepreneuriale dont l’ambition est de créer des activités à impact social, sociétal et environnemental répondant aux besoins des citoyens et des territoires. C’est une association nationale qui a déjà fait naître de nombreux projets sur différents territoires en France. En Meurthe et Moselle la dynamique est portée par le collectif EssenCiel54.

La démarche est assez simple : favoriser à travers des échanges l’émergence d’idées, puis transformer ces idées en projets, puis en traduire un certain nombre en création d’activités nouvelles sur le territoire. Cette démarche se fait en mode intelligence collective qui mise sur la capacité du groupe à collaborer pour atteindre une construction commune, et qui garantit l’équivalence des participants.

Concrètement, qu’est-ce qu’il va se passer le jeudi 5 novembre au soir ?

Après plusieurs mois passés à identifier des idées d’activités issues des ateliers de créativité organisés un peu partout sur le territoire, la soirée du 5 novembre avait pour but de réunir des centaines de citoyens intéressés à co-construire des solutions pour transformer ces idées en projets.

Les récentes mesures liées à la situation sanitaire ne permettent plus de maintenir la soirée en présentiel. Nous invitons alors tous les participants le 5 novembre à 18H à se retrouver dans une belle dynamique en visio pour découvrir les différents défis et à prendre date pour participer en petit groupe à un atelier « construction de solution » autour d’un défi choisi.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’idées qui seront soumises à l’intelligence collective ?

Les défis ont été regroupés au sein de 10 Univers. Un exemple de défi dans l’Univers Alimentation durable : « Deux mains pour un jardin », comment rendre le territoire plus vert grâce à la participation de chacun ? Un autre exemple dans l’Univers Finance solidaire : « Le Florain… chez moi aussi! », comment permettre l’appropriation par le plus grand nombre de la monnaie locale Florain.

Qu’est-ce que vont devenir ces projets une fois passé cette soirée ?

Une fois les ateliers de construction de solutions passés, de nombreux défis seront au stade du plan d’action, prêts à être boostés ! Ils pourront alors être proposés pour une étude de faisabilité et de viabilité économique, à réaliser en mode collaboratif associant les structures de l’écosystème de l’accompagnement à la création d’activité et des collectifs de citoyens. Notre pari est qu’un certain nombre de projets citoyens voient le jour et donnent lieu à de la création d’activités et d’emplois sur le territoire.

Quel retour pouvez-vous nous faire sur cette aventure : satisfaction ressentie ou difficultés rencontrées ?

Depuis son lancement, la démarche a mobilisé de nombreux acteurs d’horizons très différents, tous guidés par la volonté de porter une dynamique collective, porteuse de sens et d’innovation, pour répondre aux défis liés aux mutations sociales, économiques et environnementales. C’est une dynamique très satisfaisante qui s’est mise en place et porteuse d’espoir. Nous nous sommes tous enrichis au contact des uns et des autres, et nous avons souvent été bluffés par l’énergie qui se dégageait à chaque atelier de créativité. Bien sûr, nous avons eu les contraintes liées à la situation sanitaire (ateliers d’idéation en distanciel, report de la soirée initialement prévue le 4 juin, ajustement de la soirée du 5 novembre,…) ; pour autant la démarche ne s’est pas essoufflée et le collectif emmené par l’équipe du Conseil départemental 54 a réussi à faire rayonner la démarche en Meurthe et Moselle. Hâte de voir les premiers projets se concrétiser !

Merci !

Faire évoluer les comportements : quels leviers ?

La transition écologique appelle un changement profond des comportements individuels. Mais comment y parvenir ? C’est sur cette question que butent beaucoup d’initiatives publiques et privées pourtant très louables. Il semble que ces comportements ont une inertie absolument terrible, et qu’hélas, alors que l’urgence climatique menace, nous en soyons réduits à des petits pas. Et pourtant, la situation pourrait être résumée avec une phrase de Winston Churchill : « Mieux vaut prendre le changement par la main, avant qu’il ne nous prenne à la gorge ».

Ces enjeux étaient à l’ordre du jour d’une rencontre organisée par l’association Citoyens & Territoires, à la Cité des paysages, sur la colline de Sion, le 17 septembre dernier. L’occasion d’échanges très riches, sous l’éclairage d’une enseignante-chercheuse en psychologie sociale, Lolita Rubens, dont nous nous permettons de reprendre à grands traits l’exposé.

Si les comportements sont parmi les choses humaines un des traits les plus difficiles à modifier, c’est parce nous sommes actuellement dans une situation où ce qui nous fait le plus défaut, c’est l’attention. Et précisément, nous sommes tous pris dans une série d’injonctions que nous adressent notre rythme de vie, la publicité ou nos téléphones portables. Dans ces conditions, il est très difficile de relever la tête pour mener une réflexion construite sur ce qui serait, parmi nos habitudes, des comportements souhaitables.

Mais alors, sur quels leviers s’appuyer pour faire évoluer des comportements ? Le premier d’entre eux consiste à « inhiber l’habitude », c’est à dire à réussir à desserrer la contrainte de l’habitude pour en faire évoluer les paramètres. L’exemple choisi par Lolita Rubens concerne les nudges, ces incitations, parfois ludiques, qui réorientent nos comportements. Peuvent être ainsi modifiée des interfaces hommes/machines, des aménagements urbains, des équipements collectifs. On va alors gamifier les usages ou formuler les choix à effectuer d’une manière qui change les réponses apportées par les utilisateurs. Nous sommes ici très loin de changements structurels, et la liberté de l’individu est à peine prise en compte. En outre, l’effet du nudge peut vite s’épuiser. Bref, nous n’atteindrons pas nos objectifs de changement de comportement qu’avec ce type d’approches.

Le deuxième levier est plus puissant. Il laisse la place à la persuasion pour modifier les attitudes des agents. Par attitudes, on entend alors les représentations qui déterminent les comportements. Le discours rationnel devient possible, mais à lui seul, il ne suffira pas. Deux autres leviers doivent être actionnés concomitamment : les normes collectives et le contrôle perçu. En effet, il faut que l’agent puisse se rattacher à un système de normes, partagées collectivement, qui lui indiquent qu’il n’est pas seul dans ses efforts, et que son action conjuguée à celle des autres les oriente vers un avenir souhaitable, désiré en commun. C’est tout le rôle du story telling et de films comme Demain, qui indiquent une direction que l’on a envie de suivre avec d’autres. Mais persuasion et ancrage dans un système de normes partagées ne sont pas suffisants : il faut que l’agent ait une impression de contrôle perçu sur la situation, qu’il sente qu’il est en capacité d’agir sur le système en question. Si l’on se contente de le mettre au courant de l’ampleur des mutations écologiques en cours, il va être sidéré, tétanisé, et se mettra hors service pour se protéger. Les gens ont peur quand ils ne savent pas quoi faire. Orienter la personne vers l’action concrète en lui donnant des clés sera anxiolitique et lui donnera la possibilité de transformer une compréhension intellectuelle en action opérationnelle.

Cette méthode est plus efficace et plus respectueuse de la liberté des individus que la précédente, mais on peut aller plus loin. Pour cela, il importe de regarder quels sont les facteurs d’un engagement personnel ou collectif. Ce qui apparaît, c’est que ce facteur d’engagement, c’est l’engagement précédent. Pour peu que l’on arrive, en utilisant l’un ou l’autre des leviers précédents, à initier un premier engagement, si léger soit-il, celui-ci va enclencher une dynamique vertueuse vers des engagements de plus en plus forts et consistants. L’engagement renforce l’engagement. C’est ainsi qu’un petit pas initial librement consenti peut permettre d’aboutir à des changements systémiques à l’échelle d’un individu, d’un collectif ou d’un pays. Il faut donc toujours capitaliser sur les réussites précédentes, si minimes fussent-elles.

Ce qui est intéressant avec cette idée, c’est qu’elle restaure un espace pour la liberté humaine, et partant, pour la dignité de la personne. En effet, la monopolisation de l’attention des individus est une forme d’aliénation, par laquelle la personne ne s’appartient plus, mais agit en fonction d’algorithmes qui la conditionnent. Or, l’engagement, c’est la liberté. Cette logique d’engagements croissants est liée à une logique d’émancipation, d’empowerment qui rend possible, pour l’homme, une réappropriation de ses conditions d’existence. Tout n’est donc pas perdu, pour peu que nous sachions relever la tête de nos écrans !

Revue de projets #19 : Vêt Ethic

Vêt Ethic est une boutique de commerce équitable vestimentaire, à Nancy, qui vient de fêter ses 10 ans en emménageant dans un nouveau local. A l’occasion, cette SCIC lance un financement participatif avec l’appui des équipes de Kèpos L’occasion de découvrir l’histoire et l’action de ce pionnier de la mode durable en Grand Est avec son dirigeant, Pascal Didier.

Qu’est-ce que Vet Ethic ?

Vêt Ethic est une boutique coopérative (Société Coopérative d’Intérêt Collectif – SCIC) qui diffuse du textile issu du commerce équitable. Une mode éthique qui respecte ses producteurs et qui leur permet de vivre décemment de leur travail, qu’ils produisent en Inde ou dans les Vosges. L’entreprise appartient à un collectif de sociétaires, qu’ils soient salariés, usagers, bénévoles ou partenaires.

Quelle est son histoire ?

L’aventure Vêt Ethic a démarré en 2008, lorsqu’une petite bande d’amis se lançait dans un pari qui semblait un peu fou : créer et faire vivre une boutique dédiée au commerce de vêtements équitables sur Nancy. L’objectif était de démontrer qu’il est possible de concilier mode vestimentaire et respect des travailleurs et de l’environnement. Le choix d’un statut coopératif s’impose naturellement : il permet une gouvernance qui associe salariés, clients coopérateurs et partenaires, tout en garantissant que le respect des valeurs passe avant les bénéfices financiers. Avec 103 sociétaires en 2020, le pari est largement rempli.

La boutique fête ses 10 ans en 2020 et déménage en plein centre ville dans un local de plus de 100m². Cette énergie collective ne sera pas de trop pour relever les défis que l’équipe s’est fixée : profiter de la surface de vente supplémentaire pour étoffer l’offre en vêtements et alimentaire solidaire. Et nous menons de front nos autres projets, comme l’organisation avec le COLECOSOL Grand Est (Collectif pour la Promotion du Commerce Equitable et de la Consommation Responsable) du marché de noël équitable de Tomblaine, qui aura lieu les 19 et 20 décembre 2020. Nous sommes donc ouverts depuis le 5 septembre au 109B rue Saint-Dizier.

Comment percevez-vous les attentes des consommateurs en matière de mode durable ?

Les attentes sont ambivalentes, et parfois difficilement conciliables, par exemple la conjonction d’une matière écolo, d’une fabrication française éthique et d’un prix bas. Il y a donc encore un gros effort pédagogique à faire, nous sommes bien un acteur d’éducation populaire.

Vous tentez d’allier commerce équitable, souci pour la planète, gouvernance partagée : jusqu’à quel point cela est-il conciliable ? Peut-on tout faire à la fois ?

On a essayé d’être le plus cohérent possible, c’est pour cela que nous avons opté pour le statut coopératif. Le commerce équitable se décline en 2 versions : Nord /sud avec des matières écolos, mais des déplacements longs et peu écologiques, et de l’autre côté le commerce équitable France, avec des produits fabriqués plus près de chez nous, mais pas toujours avec des matières saines et une gouvernance capitaliste.

Vous emmenagez dans une nouvelle boutique à Nancy ? Parlez-nous un peu de ce projet !

Nous sommes déjà dans notre nouvelle boutique au 109B rue Saint-Dizier depuis le 5 septembre 2020. Nous avons trouvé un local plus spacieux et plus visible pour pouvoir élargir nos gammes de produits et mieux mettre en valeur les vêtements. Nous étions très attachés à l’ancien magasin, mais il était temps d’évoluer. Cette année nous avons fêté les 10 ans de la coopérative, l’emménagement est donc une belle façon de fêter notre anniversaire !

Pour financer cette étape importante, vous menez une campagne de financement participatif. Pourquoi ?

Nous avons lancé une campagne de financement participatif sur la plateforme Zeste pour financer tous les frais liés au projet de déménagement de la boutique. Le local rue Saint-Michel faisait environ 40m² et nous passons aujourd’hui à plus de 100m² de surface de vente. Il nous faut donc faire les travaux (électricité, peinture, sécurité, etc), acheter du mobilier, se mettre aux normes pour les personnes à mobilité réduite et aménager correctement le nouveau magasin. Cette campagne nous évite d’avoir recours à l’emprunt bancaire et nous permettra d’évoluer, d’agrandir nos gammes de produits équitables et de proposer toujours plus de mode éthique à Nancy et dans la région. Le financement à débuté le 18 août et prendra fin le 29 septembre prochain.

Merci !

Caroline Antoine nous invite à « Être paysage »

Caroline Antoine est une artiste plasticienne et paysagiste, parmi les membres fondateurs de Kèpos. Le Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, sis 48 esplanade Jacques Baudot à Nancy, accueille du 17 août au 25 septembre une exposition de ses œuvres, intitulée « Etre paysage / éloge du monde vivant ». A cette occasion, nous vous proposons deux textes qui illustrent ce travail.

« (…) Sous le soleil ou les nuages, en se mêlant à l’eau et au vent, leur vie est une interminable contemplation cosmique, sans dissocier les objets et les substances. (…) » La vie des plantes, Emanuele Coccia / Edition Payot et Rivage / p. 17 – 18 

« Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier. » Martin Luther

«  Caroline Antoine expose des estampes, carnets, dessins et sculptures éphémères à l’Hôtel du Département jusqu’au 25 septembre pour faire l’Éloge du monde vivant.

Formée à l’École Nationale Supérieure d’Art de Nancy puis ayant étudiée le paysagisme à l’École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, Caroline Antoine crée un art en dialogue avec le monde.

De son expérience personnelle, elle exprime une sensation universelle entre l’être- vivant, charnel, spirituel et l’univers organique auquel il appartient.

Loin d’être en rupture avec la Nature, dans l’art de Caroline, la femme, l’homme, l’animal ou la chimère sont inscrits dans la globalité du monde : Les figures émergent de la glaise, les sujets sont en fusion avec le paysage, tantôt intimiste, tantôt en expansion. Les personnages de l’artiste sont souvent créateurs autant que créations.

Dans l’œuvre de Caroline Antoine, le rapport au végétal s’exprime avec force, tant dans ses écrits que dans ses sculptures. Dans les paysages urbains comme en forêt, l’artiste collecte des vues, des impressions, des éléments naturels (aussi appelés naturalia). À ces éléments glanés dans leurs sommeils : branchages tortueux, graminées et autres inflorescences, Caroline Antoine recrée un sens. Greffés les uns aux autres par de la cire d’abeille, ces naturalias deviennent, à eux seuls, des univers évocateurs, des œuvres parfois minimalistes et pourtant digne d’un cabinet des merveilles.

L’art de Caroline Antoine laisse la place au dialogue intérieur de l’observateur face à l’oeuvre ; mu par la force évocatrice de l’art, il est invité à rentrer en lui-même dans un silence habité et fécond. « 

Chloé Pata

«  Je vis avec et par les rivières, les forêts, les lacs et les mers.
Je voudrais raconter cette co-dépendance entre les êtres et leurs lieux de vie.
Il existe un Écoumène, qu’Augustin Berque définit comme un milieu d’interaction entre l’être humain et son espace de vie. Je suis les traces du paysage qui me constitue.
Je deviens un être-paysage.
Sans le sanctuariser, je vis dedans, je l’habite.
En recherche d’harmonie avec mes tâtonnements, mes doutes, face aux grondements du monde, je dessine, je peins, je sculpte. Ces images intérieures me donnent de mes nouvelles.
Parfois, je me glisse dans la nature pour m’y régénérer et l’arbre du jardin me donne de la force.
Je n’oublie pas ce que je lui dois.
Nous sommes un tout.
Face au dérèglement climatique, je voudrais agir.
Le dessin est mon cri et mon espoir.
Je voudrais dessiner et planter ce que je dessine. 

Aujourd’hui, j’ai un enfant. Comment lui parler de cet avenir incertain ?
J’ai peint durant ma grossesse dans le sens du vivant,
dans le sens de ces cellules que nous partageons avec toutes les formes de vie, sur cette planète.
Quand l’embryon humain se fait amphibien, nageant dans la matrice maternelle, quel espoir autre que l’allégresse d’être en communion ?
Ensemble nous sommes et nous serons.
Cœurs à l’unisson avec la vie qui est partout,
le regard vers les branches,
l’esprit léger comme l’oiseau,
l’âme dans la forêt, dans l’humus
reconnectés enfin
avec nous-mêmes. »

Caroline Antoine, Jeudi 9 juillet 2020 

La transition de notre système alimentaire

Les coopérateurs de Kèpos ont reçu récemment lors de l’une de leurs réunions Yves Leroux, enseignant-chercheur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et des Industrie Alimentaires (ENSAIA) de Vandœuvre-lès-Nancy. Après avoir déjà échangé avec un agriculteur, ils poursuivent ainsi la réflexion sur la nécessaire transition de notre système alimentaire. Le texte ci-dessous est la synthèse des propos tenus à cette occasion.

On se fait souvent une mauvaise image de la nécessaire transition de notre système alimentaire. Cela est dû au point de vue qui est souvent adopté, celui du militant. Or, nous baignons dans un système agro-industriel qui a connu ces dernières décennies un développement hégémonique. Ce système est d’abord un système de masse. Il y a certes des niches bien connues (les Amap par exemple), mais ce qui importe, c’est la masse.

Ce système est rentré dans une logique de financiarisation qui fait que la firme n’est plus pilotée par des industriels, mais par des financiers qui cherchent à optimiser financièrement les modèles. Ceux-ci ont donc subi une modification complète de leur gouvernance. Cela a abouti à une diminution spectaculaire du coût des aliments. Ainsi, le budget alimentaire des ménages, qui représentait 30 % de leur budget total dans les années 60, n’en représente plus que 12 % aujourd’hui. Entre temps, c’est le logement qui est devenu le principal poste de dépense.

Dans ce contexte, il faut bien comprendre que l’alimentation est une politique européenne. La Politique Agricole Commune (PAC) est même la seule politique complètement intégrée en Europe. Son objectif initial était d’obtenir l’autonomie alimentaire de l’Europe. A sa création en 1962, elle s’est inscrite dans une logique protectionniste, visant à produire plus, à garantir un revenu à tous les paysans, à mettre à disposition des consommateurs des produits pas chers et répondant aux enjeux d’hygiène, pour limiter très fortement les maladies d’origine alimentaire. Cette politique a remarquablement fonctionné, mais s’est traduite par de très fortes externalités négatives (des effets pervers externes au système). Tout l’enjeu aujourd’hui est de ré-internaliser ces externalités négatives, en les faisant rentrer à nouveau dans le prix des aliments. Pour que ces effets indirects aient une valeur dont les agents économiques tiennent comptent, il faut les monétariser.

Le système alimentaire français est très complexe. Le taux d’autonomie alimentaire de la France est très élevé, atteignant les 50 %. Mais malgré cela, nous sommes pris dans un système d’échanges permanents, et ce aux échelles régionales, nationales et internationales. La logique d’une concurrence libre et non faussée est ce qui préside à la vie du système. Ce fonctionnement est indissociable d’un modèle qui est avant tout linéaire, de type extractiviste : on extrait des matières premières, on les transforme, on les distribue et elles deviennent des déchets après avoir été consommées. Ces matières premières sont recherchées sur la terre entière, aidées en cela par un coût de l’énergie particulièrement faible. C’est ainsi que les coûts de transport sont moindres que le différentiel de prix entre la France et les pays tiers. On renvoie ainsi les activités de production dans les zones les plus efficaces, sans tenir compte des externalités. Au final, on arrive à une situation où l’on puise sans limite dans l’environnement, on externalise le métabolisme, on déresponsabilise chacun. Dès lors, le locavorisme (le fait de manger local) n’est pas la solution : il faut développer son autonomie alimentaire sans viser un maximum. Pour rappel, l’autonomie alimentaire de Nancy est de 0,92 %, et celle du Grand Est de 6 % (le maximum français est atteint par la région d’Avignon, avec 8%).

Reprenons un peu de hauteur : le système terre se heurte aujourd’hui à un certain nombre de limites (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, perte de fertilité des sols, etc.). 5 des 9 principales limites de ce type concernent le système alimentaire. Pour exemple, l’impératif de neutralité carbone d’ici 2050, tel qu’il est inscrit dans la loi, implique à cet horizon un bouleversement complet de notre économie. Du point de vue de notre empreinte carbone, cela veut dire passer de 600 millions de teqCO2 à 80 millions, dont la moitié pour notre alimentation.

Au vu de ces bouleversements, la transition écologique désigne le passage d’un système d’équilibre à un autre. Il importe donc de la mener en s’appuyant sur des méthodes et des indicateurs. Le mot clé devient alors « bio-économie-circulaire » : il s’agit tout simplement de produire du carbone renouvelable. A partir de la biomasse, il faut donc générer de l’alimentaire et du non alimentaire.

Or, nous avons face à nous deux modèles faciles à comprendre : un dominant, de type agro-industriel, et un très marginal, de type hyper-local. Le but aujourd’hui est de remettre du commun dans tout cela, en termes de qualité, de proximité, de partage de la valeur ajoutée, et de justice sociale, sans tomber dans les procès d’intention. En effet, les Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) représentent 85 % du marché : on ne peut pas les négliger. L’hyperlocal ne pèse lui pas plus de 3 % de la consommation alimentaire. C’est un système marginal quantitativement, mais pas qualitativement. L’enjeu principal est donc de définir le Local, le système alimentaire du milieu, en passant d’un modèle linéaire à un modèle circulaire. Cela veut dire reterritorialiser les activités, se réapproprier les enjeux, apprendre la coopération, plus efficace à long terme que la concurrence. Cette coopération doit être pensée entre des métiers complémentaires, à l’instar de ce que Kèpos expérimente, en gardant un équilibre avec le fonctionnement concurrentiel. Cela veut dire construire des contrats circulaires, au lieu de chercher, sur un mode linéaire, à optimiser sans cesse sa position par rapport à l’autre. Cette circularité ne peut être que contractuelle.

Le système actuel se caractérise par son absence de sens, car c’est le paysan qui a une histoire à raconter, pas l’industriel. Et aujourd’hui, 15 millions de consommateurs n’ont qu’un arbitrage prix. Ils n’iront jamais chez « C’est qui le patron ? » : ils n’en ont ni la culture, ni les revenus. Or, c’est précisément vers ce type de personnes qu’il faut aller : ceux qui ne sont pas militants et n’en ont pas les moyens. Pour cela, il faut une politique claire de la puissance publique, qui doit passer à coup sûr par la restauration collective (un repas sur 6 en France). Il faut que toutes les collectivités proposent de la qualité, de la proximité, de la justice sociale et du partage de la valeur ajoutée. Cela contribuerait à créer une sorte de sécurité sociale de l’alimentation, dans une société qui reste très structurée par la propriété privée. Et pour développer une logique de type locale, il faut un outil industriel adapté, et un ensemble de méthodes d’action publique pour réinternaliser les externalités : taxes, réglementations, transferts de propriété de type crédit carbone, qui assurent peu à peu à notre société de disposer d’un système alimentaire bas carbone et résilient.