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Aspects philosophiques et spirituels de la transition écologique

Les réunions des membres de Kèpos sont parfois l’occasion de prendre un peu de hauteur. Ce fut le cas en octobre , lors d’une session intitulée « Enjeux philosophiques et spirituels de la transition écologique ». Kèpos recevait à cette occasion Xénophon Tenezakis, agrégé de philosophie, et Aramis Marin, enseignant-chercheur en gestion très intéressé par les questions de spiritualité.

En matière philosophique, il est possible de partir d’une question simple : « Comment en est-on arrivé là ? ». Couramment, on admet une opposition entre nature et culture, la première étant ce qui est là, et la seconde, ce qui entretient, ce qui cultive la nature. Chez les grecs, la nature est proche du cosmos, ce qui est ordonné. Les êtres croissent selon cette nature, qui est une forme d’essence. On ne peut dès lors « faire n’importe quoi », « sortir de la nature ». Il en va de même chez les Chrétiens, chez qui l’homme est dépositaire de la nature. Il en prend soin et respecte son ordre immanent.

Le progrès technique et scientifique vient bouleverser ces approches : il fait apparaître la nature comme chaos. Le monde n’a plus d’ordre, plus de but. Il importe dès lors à l’homme d’ordonner la nature, car il apparaît alors que, fondamentalement, l’ordre immanent au monde ne lui convient pas. L’humanisme est ce moment où l’homme apparaît au-dessus de tout.

Cependant, on ne peut tout maîtriser, et très vite apparaissent des effets imprévus à l’action humaine, l’homme, par définition, n’ayant pas une vision globale. C’est alors que l’environnement conditionné par l’homme conditionne l’homme en retour. La maîtrise semble seulement partielle, et tout un ensemble de désordres apparaissent : changement climatique, effondrement de la biodiversité, pollution généralisée des écosystèmes, etc. Très vite, la question que nous nous posions initialement devient : « Que faire ? »

La première option serait sans doute de faire de la nature un nouvel absolu, quelque chose de sacré ayant une valeur religieuse. On peut craindre cependant l’aspect dogmatique de la solution.

La deuxième option serait de renforcer notre approche technologique, afin de mieux maîtriser la situation, les effets imprévus dont nous avons parlé tout à l’heure étant alors vu comme un déficit de technologies. Mais il est cependant fort probable que ce qu’il s’agit d’appréhender, dans sa globalité, excède les capacités d’absorption de l’homme.

La troisième possibilité, qui peut paraître plus raisonnable, est de développer une autre technologie, reposant sur les interactions Win/Win. Cela implique de considérer que l’homme ne fait qu’un avec la nature, car en modifiant la nature, l’homme se modifie lui-même. Il importe alors de trouver les formes d’interaction non nocives. Au cœur de cela se trouve l’idée d’interdépendances, notamment locales. Cela suppose une science qui ne se déploie pas sur le modèle de la loi universelle, et un effort pour sortir de la standardisation. Le fait que ces interdépendances soient locales rend cela très difficile, à l’heure où les interdépendances sont surtout globales. Finalement, il ne s’agit de pas autre chose que de chercher à « faire entrer le dentifrice dans le tube », que l’humanité récente s’est appliquée à faire sortir !

Au-delà de ces réflexions philosophiques, Aramis Marin, très proche de la spiritualité dite ignatienne, issue des Jésuites, donne des éléments supplémentaires sur ce qui peut nous inviter à initier et conduire la transition écologique. Sa thèse est simple : fondamentalement, il ne faut rien changer ! La transition doit venir naturellement, telle quelque chose qui naît.

Pour cela, un effort de définition doit être fait sur ce qu’est la spiritualité. Il s’agit là d’une dimension humaine importante, relative à la perception que l’homme a de lui-même dans sa relation au monde. Cette dimension spirituelle est très liée à la question de la transcendance. Mais c’est aussi une expérience, une chose à vivre liée à un système de croyances. C’est enfin, une finalité, vue comme ce que j’espère.

Dans ce cas, pourquoi parler spiritualité lorsque l’on évoque la question de la transition écologique ? Plusieurs éléments peuvent être cités :

  • La dimension spirituelle nous permet en la matière d’avoir accès à un horizon plus large, qui fondamentalement nous oriente vers la sobriété, voire, pour certains, l’ascèse.
  • Elle nous invite à gagner en liberté, car elle remet en perspective la question de la finalité et des moyens. In fine, l’homme peut y trouver la paix.
  • Enfin, c’est un bon moyen pour ne pas se fatiguer : un activiste avec son énergie propre se fatigue vite, celui qui puise dans une transcendance trouve des ressources externes utiles pour avancer loin.

Dès lors, comment mettre en place cette spiritualité de la transition ? L’approche est relativement simple. Tout d’abord prendre du recul, de la hauteur, de la distance (marcher, écrire, parler). Il importe en effet que « l’eau soit tranquille ». Puis contempler et méditer, pour admirer ce que l’on voit et écouter les mouvements intérieurs que l’on perçoit. Enfin, se laisser éprouver par une austérité en vue d’une ascèse joyeuse. Ce choix de la pauvreté ouvre vers la mystique et le lien avec la terre vécue comme ce qui nous donne ce dont on a besoin. Au final, il est alors possible de sortir de l’accablement pour construire la résilience.

La transition de notre système alimentaire

Les coopérateurs de Kèpos ont reçu récemment lors de l’une de leurs réunions Yves Leroux, enseignant-chercheur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie et des Industrie Alimentaires (ENSAIA) de Vandœuvre-lès-Nancy. Après avoir déjà échangé avec un agriculteur, ils poursuivent ainsi la réflexion sur la nécessaire transition de notre système alimentaire. Le texte ci-dessous est la synthèse des propos tenus à cette occasion.

On se fait souvent une mauvaise image de la nécessaire transition de notre système alimentaire. Cela est dû au point de vue qui est souvent adopté, celui du militant. Or, nous baignons dans un système agro-industriel qui a connu ces dernières décennies un développement hégémonique. Ce système est d’abord un système de masse. Il y a certes des niches bien connues (les Amap par exemple), mais ce qui importe, c’est la masse.

Ce système est rentré dans une logique de financiarisation qui fait que la firme n’est plus pilotée par des industriels, mais par des financiers qui cherchent à optimiser financièrement les modèles. Ceux-ci ont donc subi une modification complète de leur gouvernance. Cela a abouti à une diminution spectaculaire du coût des aliments. Ainsi, le budget alimentaire des ménages, qui représentait 30 % de leur budget total dans les années 60, n’en représente plus que 12 % aujourd’hui. Entre temps, c’est le logement qui est devenu le principal poste de dépense.

Dans ce contexte, il faut bien comprendre que l’alimentation est une politique européenne. La Politique Agricole Commune (PAC) est même la seule politique complètement intégrée en Europe. Son objectif initial était d’obtenir l’autonomie alimentaire de l’Europe. A sa création en 1962, elle s’est inscrite dans une logique protectionniste, visant à produire plus, à garantir un revenu à tous les paysans, à mettre à disposition des consommateurs des produits pas chers et répondant aux enjeux d’hygiène, pour limiter très fortement les maladies d’origine alimentaire. Cette politique a remarquablement fonctionné, mais s’est traduite par de très fortes externalités négatives (des effets pervers externes au système). Tout l’enjeu aujourd’hui est de ré-internaliser ces externalités négatives, en les faisant rentrer à nouveau dans le prix des aliments. Pour que ces effets indirects aient une valeur dont les agents économiques tiennent comptent, il faut les monétariser.

Le système alimentaire français est très complexe. Le taux d’autonomie alimentaire de la France est très élevé, atteignant les 50 %. Mais malgré cela, nous sommes pris dans un système d’échanges permanents, et ce aux échelles régionales, nationales et internationales. La logique d’une concurrence libre et non faussée est ce qui préside à la vie du système. Ce fonctionnement est indissociable d’un modèle qui est avant tout linéaire, de type extractiviste : on extrait des matières premières, on les transforme, on les distribue et elles deviennent des déchets après avoir été consommées. Ces matières premières sont recherchées sur la terre entière, aidées en cela par un coût de l’énergie particulièrement faible. C’est ainsi que les coûts de transport sont moindres que le différentiel de prix entre la France et les pays tiers. On renvoie ainsi les activités de production dans les zones les plus efficaces, sans tenir compte des externalités. Au final, on arrive à une situation où l’on puise sans limite dans l’environnement, on externalise le métabolisme, on déresponsabilise chacun. Dès lors, le locavorisme (le fait de manger local) n’est pas la solution : il faut développer son autonomie alimentaire sans viser un maximum. Pour rappel, l’autonomie alimentaire de Nancy est de 0,92 %, et celle du Grand Est de 6 % (le maximum français est atteint par la région d’Avignon, avec 8%).

Reprenons un peu de hauteur : le système terre se heurte aujourd’hui à un certain nombre de limites (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, perte de fertilité des sols, etc.). 5 des 9 principales limites de ce type concernent le système alimentaire. Pour exemple, l’impératif de neutralité carbone d’ici 2050, tel qu’il est inscrit dans la loi, implique à cet horizon un bouleversement complet de notre économie. Du point de vue de notre empreinte carbone, cela veut dire passer de 600 millions de teqCO2 à 80 millions, dont la moitié pour notre alimentation.

Au vu de ces bouleversements, la transition écologique désigne le passage d’un système d’équilibre à un autre. Il importe donc de la mener en s’appuyant sur des méthodes et des indicateurs. Le mot clé devient alors « bio-économie-circulaire » : il s’agit tout simplement de produire du carbone renouvelable. A partir de la biomasse, il faut donc générer de l’alimentaire et du non alimentaire.

Or, nous avons face à nous deux modèles faciles à comprendre : un dominant, de type agro-industriel, et un très marginal, de type hyper-local. Le but aujourd’hui est de remettre du commun dans tout cela, en termes de qualité, de proximité, de partage de la valeur ajoutée, et de justice sociale, sans tomber dans les procès d’intention. En effet, les Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) représentent 85 % du marché : on ne peut pas les négliger. L’hyperlocal ne pèse lui pas plus de 3 % de la consommation alimentaire. C’est un système marginal quantitativement, mais pas qualitativement. L’enjeu principal est donc de définir le Local, le système alimentaire du milieu, en passant d’un modèle linéaire à un modèle circulaire. Cela veut dire reterritorialiser les activités, se réapproprier les enjeux, apprendre la coopération, plus efficace à long terme que la concurrence. Cette coopération doit être pensée entre des métiers complémentaires, à l’instar de ce que Kèpos expérimente, en gardant un équilibre avec le fonctionnement concurrentiel. Cela veut dire construire des contrats circulaires, au lieu de chercher, sur un mode linéaire, à optimiser sans cesse sa position par rapport à l’autre. Cette circularité ne peut être que contractuelle.

Le système actuel se caractérise par son absence de sens, car c’est le paysan qui a une histoire à raconter, pas l’industriel. Et aujourd’hui, 15 millions de consommateurs n’ont qu’un arbitrage prix. Ils n’iront jamais chez « C’est qui le patron ? » : ils n’en ont ni la culture, ni les revenus. Or, c’est précisément vers ce type de personnes qu’il faut aller : ceux qui ne sont pas militants et n’en ont pas les moyens. Pour cela, il faut une politique claire de la puissance publique, qui doit passer à coup sûr par la restauration collective (un repas sur 6 en France). Il faut que toutes les collectivités proposent de la qualité, de la proximité, de la justice sociale et du partage de la valeur ajoutée. Cela contribuerait à créer une sorte de sécurité sociale de l’alimentation, dans une société qui reste très structurée par la propriété privée. Et pour développer une logique de type locale, il faut un outil industriel adapté, et un ensemble de méthodes d’action publique pour réinternaliser les externalités : taxes, réglementations, transferts de propriété de type crédit carbone, qui assurent peu à peu à notre société de disposer d’un système alimentaire bas carbone et résilient.

Economie de crise

Avant de parler de l’après-Covid, il paraît raisonnable de parler du pendant, qui n’est pas près de s’achever, tant au moins qu’un vaccin n’a pas été trouvé. Quant aux impacts indirects, il peuvent courir pendant des années voire des décennies. Un intervenant spécialiste de ces questions est intervenu dernièrement lors d’une réunion à distance de Kèpos, pour nous donner des pistes d’analyse économique et d’action entrepreneuriale. Son message : piloter son entreprise par la trésorerie.

Dans ce contexte épidémique, trois scénarios semblent se dessiner pour l’activité économique :

  • Un scénario en V, où après avoir chuté vivement, l’activité redémarre très vite.
  • Un scénario en U, où l’activité chute fortement. S’ensuit une phase étale, avant un redémarrage.
  • Un scénario en L, où l’économie rentre en dépression, et ne redémarre pas.

Stratégie pour tenir

A l’heure actuelle, nous sommes déjà en récession, mais il semble possible que l’activité reparte selon un scénario en U, du fait de la réponse apportée par les gouvernements. En 2008, celle-ci n’avait pas été suffisante, et les Etats n’avaient pas réagi assez vite assez fort. D’une certaine manière, ils n’avait aidé que les grandes entreprises. Ce n’est pas le cas aujourd’hui : l’artillerie lourde a été sortie, et il y a bien un soutien au tissu économique de proximité. Le but est d’empêcher à tout prix des fermetures d’entreprises. D’où le chômage partiel et les emprunts garantis par l’État, ceci afin d’empêcher un scénario à l’américaine, où le chômage a augmenté de plus de 20 millions de personnes en quelques semaines. C’est ainsi qu’en France, l’État paye les salaires. Même si cela s’avère très coûteux, c’est en revanche très efficace. Un moratoire sur les charges sociales pourrait même être envisagé. La garantie des prêts vise à éviter la situation où une banque puisse refuser un prêt à une entreprise. Il existe aussi des mesures européennes, pour éviter des risques systémiques. La Banque Centre Européenne organise une sorte d’ »open bar », pour éviter que le système ne s’effondre faute de liquidités, dans une situation où chacun voudrait garder sa trésorerie pour lui. A terme, on peut même envisager le recours à la « monnaie hélicoptère » si la demande est trop affaiblie. Cela reviendrait à soutenir la demande en donnant des chèques aux particuliers. Tout ceci laisse à penser que l’on est plutôt dans un scénario de type U, avec un redémarrage possible en décembre. Dès lors, l’objectif devient de tenir jusque là en ayant la trésorerie suffisante.

Dans ces conditions, faut-il avoir peur de demander des aides à l’État ? Au contraire, il faut foncer sur ces financements, même si on n’en a a priori pas besoin. Car c’est la trésorerie qui fait que l’on tient. C’est ainsi que toutes les grandes entreprises tirent en ce moment des lignes de crédit. Renault vient ainsi de souscrire 4 milliards d’euros de prêts garantis par l’État. La pression est forte sur les banques et il faut tirer les crédits maintenant sans vergogne. Le risque pour l’État réside dans les entreprises zombies, qui étaient déjà en difficulté avant. Mais en l’espèce, l’État n’a pas intérêt à trier. Et mieux vaut avoir trop de trésorerie et rendre que pas assez et disparaître. Il faut donc avoir une gestion d’entreprise par le biais de la trésorerie, en vérifiant sans arrêt son cash flow. Et tous les investissements à long terme doivent être financés par des financements à long terme.

Dans ce contexte, quel serait l’endettement maximum d’une entreprise ? C’est à apprécier selon son besoin de trésorerie. A chiffres d’affaires égal, des entreprises ont des besoins en trésorerie différents. Même si c’est une question dont la réponse est difficile à donner dans l’absolu, il paraît aujourd’hui judicieux de s’endetter, en fonction du montant de ses achats et de ses salaires, pour tenir la trésorerie jusqu’en décembre.

Résilience des entreprises

Cette crise est le signe que les entreprises ne sont pas résilientes. La réflexion à mener devient donc : comment rendre son entreprise résiliente aux chocs externes ? Il faut pour cela penser que la vie des entreprises est cyclique. Pour une entreprise, une croissance permanente est impossible. Dans ce contexte, la relocalisation des flux est une réponse à l’enjeu de résilience. Cela permet de répondre mieux et plus vite aux chocs. On peut dire à l’heure actuelle que la démondialisation est en route. La carte à jouer est celle de la relocalisation sur de petits territoires.

Dès lors, des changements forts doivent être opérés dans les entreprises : à l’interne, une organisation plus résiliente permettant une évolution dynamique, et à l’externe, une résilience par écosystème, mettant au premier plan la complémentarité, la mutualisation, qui forment des coussins d’amortissement en cas de chocs. Un groupe constitué doit donc réfléchir à sa dynamique en cas de chocs. L’agilité est une réponse collective. Il faut anticiper collectivement les chocs exogènes, et imaginer les réponses futures. Pour cela, il est indispensable de comprendre la dynamique des crises. De ce point de vue, les vannes de l’argent grand ouvertes aujourd’hui préparent sans doute, via leur impact budgétaire, la crise prochaine.

Dimensions financières de la crise

A l’heure actuelle, on distribue de l’argent à tout le monde, augmentant ainsi la masse de billets dans la poche des gens. On a ainsi beaucoup de liquidités pour la même quantité de biens. Aux Etats-Unis, ce sont 2000 milliards de dollars qui ont été injectés, en France 100 milliards d’euros. La dette publique de la France va dépasser très largement les 100 % de son PIB. Tant que les gens ont confiance dans leur monnaie, tout va bien. Mais il y a des risques que cela ne dure pas. On est sur ce chemin-là, avec un risque lié à des configurations économiques inconnues. Un exemple en est l’arrivée des taux d’intérêts en territoire négatif. Les Etats aujourd’hui ne pourraient plus supporter des taux d’intérêt élevés. On aboutit alors à un système illogique, où on ne donne plus la bonne valeur au risque, débouchant ainsi sur des incohérences, des mauvaises incitations. Ni les banques, ni les épargnants ne gagnent plus d’argent. Heureusement, l’inflation n’est, en tout cas pour l’instant, pas un problème, et les Etats ne se livrent pas de guerre sur ce point.

Pour mieux saisir cette question, il faut bien comprendre d’où vient l’argent des banques. Une banque ne prête pas son argent, ni celle de ses déposants. Elle prête beaucoup plus que cela. Ses modes de fonctionnement sont édictés par la BCE, et par des réglementations dites « Bâle III ». Par exemple, si elle a 1000 € de capital, elle va pouvoir prêter jusqu’à 10 fois plus. Elle crée jusqu’à une certaine hauteur de l’argent, qui disparaîtra ensuite au moment du remboursement. Aujourd’hui, une banque reçoit de l’argent Open Bar de la BCE, et s’en sert pour prêter à nouveau encore plus. Seule la BCE peut créer de l’argent à partir de rien. La situation actuelle implique que les banques ne sont pas bridées dans leur activité de création monétaire.

Dans ce cadre, y a-t-il un risque qu’une banque puisse faire faillite ? A priori non, car les banques sont devenues aujourd’hui de simples agents de la BCE, ses distributeurs de monnaie. Celle-ci achète par ailleurs les titres d’Etats en difficulté pour les rembourser, l’Italie par exemple. Ceci a permis que la chaîne financière tienne depuis la crise des dettes publique de 2011, et ce même si les pays du Nord ont refusé la mutualisation des dettes entre pays.

Conclusions politiques

Un dernier mot sur l’impact politique de tout cela. Les acteurs économiques vont voir ce qui n’a pas marché et mené à la crise actuelle. Les grandes entreprises vont modifier leur stratégie, et la relation politique avec la Chine va être reprise. On va assister à une forme de démondialisation. En sus intervient une crise du pétrole très grave, qui va déstabiliser les pays producteurs. La question va donc devenir : qu’est-ce qui fait de l’Europe une communauté ? Si l’entraide est la réponse, il est probable que des partis politiques vont en profiter pour renforcer leurs arguments anti-européens.

La forêt : état des lieux et avenir

Kèpos recevait Maxence Arnould, doctorant à l’INRAE, qui travaille sur la gestion du morcellement de la forêt privée française, et Georges Pottecher, président de Forestys. Retour sur les échanges tenus à cette occasion.

Que planter aujourd’hui ?

Cette société nouvellement créée est un bureau d’études qui a pour mission d’apporter des informations pour accompagner les sylviculteurs. Tout part du constat de la vitesse de déplacement des aires climatiques en France. Celle-ci est de 10 à 15 km par an. Or, un arbre vit en moyenne 100 ans. Il en résulte qu’au moment où l’on abat un arbre, il faut le replanter 1000 km plus loin. Ceci fait qu’en un siècle, le climat méditerranéen sera généralisé sur toute la France, et les sapins des Vosges vont devoir aller voir ailleurs. Les forestiers voient donc les problèmes de ce type qui s’accentuent. Dans le même temps, les crises sanitaires s’accélèrent, à l’exemple de la propagation des scolytes. Le gestionnaire se demande donc ce qu’il doit planter. Celui-ci, en temps normal, se base sur son capital d’expérience. Mais cela est, en ce cas, inutile : le changement climatique va plus vite que la croissance des arbres. La situation d’aujourd’hui est caractérisée par le fait que la vente du bois de paye plus les coûts de gestion de la forêt.

Dans ce contexte, le métier de Forestys consiste à voir ce qui pousse et ce qui crève aujourd’hui. Pour cela, la société s’appuie sur une base de données de l’inventaire forestier national, en utilisant des méthodes de traitement développées par AgroParisTech, dont l’usage a fait l’objet d’une convention avec Forestys. Les clients pour l’instant sont les grandes forêts privées. Pour mémoire, la forêt française fait 16 millions d’hectares, dont 12 millions de forêt privée. Forestys donne des informations, mais fait très attention à ne pas prescrire.

La société fait partie du projet « Des Hommes et des Arbres ». Celui-ci, lancé à l’initiative du Grand Nancy, vise à ce que la Métropole ait un impact positif sur les territoires alentours. Ceci vise à créer un cadre pour valoriser les services écosystémiques rendus par la forêt. Cela peut par exemple concerner la construction, la santé ou les loisirs. La Caisse des Dépôts et Consignation a choisi ce projet dans le cadre de l’appel à projets « Territoire d’innovation ». Il a été très bien évalué, mais les financements sont inférieurs à ce qui était attendu, du fait d’un nombre de lauréats plus importants que prévus.

Le morcellement de la forêt privée

Maxence Arnould réalise sa thèse à l’INRAE, en partenariat avec AgroParisTech et l’ENSGSI. Son travail part du constat que les 12 millions d’hectares de forêt privées en France appartiennent à 3,5 millions de propriétaires. Le seuil entre petits propriétaires et propriétaires plus importants est fixé à 25 ha. La moitié de la forêt privée française est le fait de petits propriétaires. Il est d’ailleurs très fréquent que les propriétaires de ce type ne sachent même pas qu’ils le sont. Pour traiter ces difficultés, le travail de thèse de Maxence Arnould vise à tester la méthode du living lab, une démarche de co-création multi-acteurs, où chacun d’entre eux vaut 1. AgroParisTech est en train de monter le premier living lab forestier au monde. Parmi les acteurs concernés figurent par exemple les notaires qui gèrent la question des successions. Dans les villages, cette méthode revient à inclure les citoyens dans la gestion.

La grand morcellement de la forêt française s’explique par plusieurs facteurs. On peut citer par exemple le partage d’une partie des terres au moment de la Révolution française. Le remembrement n’a pas été possible sur ce type de propriété. En outre, la politique forestière et ses outils sont relativement pauvres. On rencontre ainsi dans les cadastres des propriétaires nés en 1800 ! Les coûts sont énormes pour gérer cette situation. Dans ce contexte, le fait que les acteurs s’intéressent à la forêt est un enjeu de Des Hommes et des Arbres.

Une des problématiques clés pour ce type de propriétaires est de les inciter à renouveler leur forêt. Cette question du renouvellement est très liée à la question du gibier, qui dégrade les jeunes pousses. Il existe par exemple des protections mécaniques des jeunes plants, mais qui restent après sur place, et sont autant de déchets. Des protections chimiques sont aussi possibles. Tout cela coûte très cher et illustre les difficultés de rentabilité de l’activité forestière.

La valorisation des services écosystémiques

La valorisation de la forêt s’appuie usuellement sur la production du bois et la chasse. Mais comment aller plus loin pour rentabiliser les services écosystémiques de la forêt ? Quel est le modèle économique possible ? Des pistes sont explorées autour de la certification, en y faisant rentrer ces services écosystémiques. Mais la certification forestière (avec par exemple les labels PEFC, FSC, etc.) n’est pas dans une bonne dynamique en ce moment, avec une hausse des surfaces qui ralentit. Des labels « bas carbones » pourraient émerger, afin de rémunérer les propriétaires pour le stockage du carbone que leur forêt opère.

En zone rurale, on assiste aujourd’hui à une forte dévastation des haies et des lisières de forêt. Ailleurs, faute d’entretien, des parcelles crèvent sur elles-mêmes. La compensation carbone pourrait donc être une piste pour améliorer la situation. Les entreprises achèteraient du stockage de carbone, en replantant, en transformant le taillis en futaie, ou en boisant une friche. Ce sont là des cas très spécifiques, et du point de vue de la lutte contre le changement climatique, la compensation carbone fait plutôt partie du problème que de la solution : elle devient souvent pour une entreprise un moyen de ne pas entrer dans une logique de sobriété. En outre, un jeune arbre ne stocke que peu de carbone. On peut aussi se demander si ce type de programme est suivi, évalué ? Quoiqu’il en soit, les jeunes arbres meurent beaucoup : dans la sylviculture traditionnelle, on compte 50 survivants pour 1000 arbres plantés.

Les usages de la forêt

La thématique agroforestière devient de plus en plus prégnante. Certains techniciens de chambre s’y intéressent fortement, ce qui n’est pas le cas du CRPF (Centre Régional de la Propriété Forestière) ou des coopératives et exploitants forestiers. De nombreuses pistes sont à explorer : par exemple la pâturage de moutons dans des vergers, ou encore des synergies entre la chasse, le tourisme et l’apiculture. En Meurthe-et-Moselle, des expérimentations sont en cours dans le réseau des Fermes vertes. Les arbres ont ceci d’intéressant en agriculture qu’ils permettent de garder l’humidité sur la parcelle, et qu’ils favorisent la qualité agronomique des sols. Ceci est très lié à la question de l’agriculture biologique. On en parle de plus en plus en école d’agronomie. Cela est d’autant plus porteur que nombre d’agriculteurs s’inquiètent de la dégradation de leurs sols, et ils payent énormément, sous la forme de produits phytosanitaires, pour pallier à cette difficulté. Ils sont sur ces sujets pris dans des injonctions contradictoires très fortes.

La biodiversité devient une question clé de la gestion forestière. Les friches ne sont d’ailleurs pas les zones avec la plus forte biodiversité. Une gestion minimum peut être préférable à l’absence complète de gestion, où le risque est fort en ce cas que des espèces hégémoniques s’installent. Tout ceci pose la question de notre rapport au sauvage et à la singularité. Quel doit être le rôle de l’intervention humaine ? Redevenir une forêt primaire est très long (plusieurs siècles) : il ne suffit pas pour cela de laisser un terrain en friche.

Le bois énergie n’est généralement pas issus de forêts gérées durablement, sauf pour la valorisation des branches et des restes. Cela revient à poser la question de savoir si le bois énergie est durable. Les approvisionnements ne sont en outre pas forcément sécurisés. Ce type d’usage implique des rotations plus rapides. Il est parfois difficile de trouver du bois d’œuvre pas trop cher si un énergéticien est passé avant. Il est également important de ne pas empiéter sur les surfaces agricoles pour cela (tout comme pour la méthanisation). Le bois énergie est en revanche très intéressant après concassage des dépôts en déchetteries ou des déchets de l’industrie. Et il n’y a pas de rentabilité pour le bois énergie sur les petites parcelles.

L’avenir de l’Office National des Forêts (ONF) est un sujet qui revient souvent dans l’actualité. On peut faire le parallèle avec ce qu’il en était de l’assistance à maîtrise d’ouvrage proposée par les Directions Départementales de l’Équipement (DDE) et les Directions Départementales de l’Agriculture (DDA) aux petites communes il y a quelques années. Il en est résulté une dégradation de la compétence d’acheteur de ces communes. Il y a eu une perte de savoir-faire, sans compensation par le secteur privé, l’activité étant difficilement rentable. Plus globalement, les politiques actuelles cherchent à articuler public et privé, mais cela reste très compliqué au niveau local. Mais on est encore très loin d’une privatisation de l’ONF. On observe cela étant une perte de confiance et un mécontentement des petites communes envers l’ONF.

L’avenir

Quelle est la situation de la forêt en Grand Est ? Celle-ci est dégradée : les épicéas sont très attaqués, certains hêtres sèchent par la cyme (deux bûcherons ont été tués récemment du fait de la chute d’arbres morts), les chênes résistent mieux. Les chenilles, qui aiment la chaleur, se développent de manière significative : elles peuvent, en plusieurs années, tuer des chênes. Elles sont en outre très urticantes, ce qui gène les activités de loisirs. Les espèces de basse température voient leur aires diminuer, et sont remplacées, beaucoup moins vite, par les espèces de haute température. Sur la longue durée, la déprise agricole a fait que les sols ont été colonisés par la forêt depuis le XIX siècle. La superficie de la forêt française en a été doublée. La situation tend à s’équilibrer aujourd’hui. Par ailleurs, le feu est un des périls actuels . Jusque dans les années 2000, le risque feu était très limité dans le Grand Est. Sous l’effet du changement climatique, ce risque sera, en 2050, équivalent à ce qu’il est en zone méditerranéenne. Pour information, le feu unitaire avec la surface le plus étendue en France a été, en 2019, situé dans le Jura.

Quel est l’avenir de la forêt ? Il faudrait qu’un travail de coopération tel celui de Kèpos puisse être mené. La situation devient en effet très compliquée, du fait d’une gestion de plus en plus difficile. Il va donc falloir un consensus très important pour aller au delà de ces difficultés. Le collaboratif est donc essentiel, pour arriver à une action concertée entre acteurs dans et hors de la filière.

La voiture dans la perspective de la transition

Kèpos recevait dernièrement Matthieu Jacquot, directeur de Mobicoop, et Romain Vaudois, responsable du développement de Citiz Grand Est en Lorraine, pour une table-ronde sur la mobilité dans la perspective de la transition écologique, et sur le rôle de la voiture en particulier. Retour sur les principaux échanges tenus.

La mobilité : quelques éléments de cadrage

Paradoxalement, la mobilité est souvent oubliée dans les enjeux de transition. Or, elle constitue un levier très fort pour faire évoluer le système, car elle a un impact très important en termes d’émissions de Gaz à Effet de Serre (GES). Si on affronte vraiment ces enjeux, on casse beaucoup de choses. Et cela est vrai aussi bien pour le transport de personnes que pour le transport de marchandises. En France, la mobilité représente environ 150 millions de tonnes équivalent CO2 (teqCO2), sur 500 millions d’émissions totales. Elle constitue le premier poste pour la France, le second pour l’Europe. Sur le territoire national, 80 % des déplacements se font en voiture, et 90 % de ces 80 % se font en voiture solo. 50 % des déplacements en voiture font moins de 5 km.

La voiture, depuis sa généralisation, a changé les modes de vie en profondeur. C’est ainsi que courses et loisirs sont réalisés de plus en plus loin du domicile. Notre manière d’habiter a aussi été profondément impactée : la voiture a permis l’étalement urbain. Il en a résulté un éloignement sensible des populations des services publics. Les déplacements domicile-travail ne représentent que 30 % des km parcourus en voiture. La majorité des déplacements sont non liés au travail. Il ne faut donc pas surestimer la thématique du trajet domicile-travail. Aujourd’hui, même si les horaires de travail sont désynchronisés (tout le monde ne sort pas du travail en même temps), la congestion est toujours là. Un point clé, qui explique pour partie l’usage de la voiture, est la flexibilité que cette dernière permet dans les horaires. Dans les faits, l’usage de la voiture continue à augmenter, et son usage en solo continue à se développer. Le nombre de personnes par voiture est en moyenne de 1,32 : avec 100 voitures, on transporte 132 personnes !

L’équipement en voitures est surabondant dans la société française. Certains foyers ont jusqu’à 3 à 4 véhicules. Tout cela renvoie à la problématique de l’aménagement et au poids du lobbying automobile. Pour mémoire, la marketing automobile en France pèse autant que le budget total des Trains Express Régionaux (TER). Tout cela est vendu depuis des décennies à travers le prisme du rêve et de la liberté. Cela se retrouve très fortement aujourd’hui dans la manière dont sont promus les modèles de SUV.

Voiture, inégalités et écologie

On note cependant des évolutions positives : les jeunes passent le permis de plus en plus tard. Certains même ne passent jamais le permis. Malgré tout, il existe une ségrégation de plus en forte entre personnes des centres villes non motorisées et habitants des périphéries. On observe aussi des différences de localisation selon les classes sociales : les classes moyennes sont proches de leur lieu de travail, alors que les classes pauvres ou très élevées s’en éloignent davantage. La mobilité est un donc lieu d’expression des inégalités sociales : on l’observe très bien entre les bus, pour les classes populaires, et les trams, pour un public plus aisé. Plus globalement, l’empreinte écologique d’un ménage est très lié à ses revenus.

On constate aujourd’hui deux discours opposés : celui sur la mobilité propre, et celui sur la mobilité sobre. Les véhicules électriques, dits « propres », deviennent intéressants écologiquement à partir de 50000 à 80000 km parcourus, tant ces modèles contiennent d’énergie grise (l’énergie nécessaire à leur fabrication). Pour améliorer les choses du côté de la conception des véhicules, les enjeux se situent dans leur poids et dans la descente en gamme. A l’heure actuelle, tous les gains de conception faits dans l’efficience des moteurs ont été perdus dans une augmentation du poids des véhicules. La tendance n’est donc pas du tout à aller vers des petites voitures !

Pour bien comprendre les impacts écologique de la mobilité motorisée, il faut comprendre qu’il nous faut passer d’une situation où une personne en France émet en moyenne 1700 kg de CO2 par an, à une situation où cette même personne émet 500 kg de CO2. Or, les services publics, qui ne dépendent pas de l’action de chacun, génèrent déjà 350 kg d’émissions par personne. Mais il existe cependant de nombreuses opportunités liées à la décarbonation de la mobilité, pour les particuliers comme pour les entreprises. On peut prendre l’exemple du cyclo plombier à Paris, qui se déplace plus aisément et rapidement, pour des coûts bien moindres. L’argument écologique n’est jamais le plus déterminant dans le changement de comportement. Pour qu’une solution soit substituée à une autre, il faut que le service apporté soit meilleur. Le changement de comportement doit donc être accessible socialement.

ll faut bien avoir conscience, qu’à part le vélo, rien n’est vraiment vertueux. Il est à noter que le vélo électrique a un effet positif sur la démotorisation des gens. Le vélo commence à être vu très positivement et à générer du rêve. A son exemple, il est donc essentiel que les modes alternatifs donnent envie. Mais il n’est pas du tout sûr que ceci permette de réduire le nombre de kilomètres parcourus en voiture, tant l’effet rebond est au cœur des comportements humains. Un gain quelque part est dépensé à nouveau ailleurs. Enfin, notons que l’usage du vélo est encouragé par la loi dans les entreprises. Ainsi, la Loi Mobilités crée un forfait de 400 € payé par l’employeur pour les salariés qui viennent au travail à vélo. Mais l’inégalité est toujours là, car le dispositif n’est pas obligatoire. Même si la fiscalité a en général un rôle à jouer, il ne faut pas surestimer la place du facteur prix. L’essence, en passant de 1 € le litre à 1,50 €, n’a pas permis une baisse significative de l’usage de la voiture.

Autopartage et covoiturage

L’autopartage permet une évolution de ces pratiques. Ces voitures en libre service sont un moyen de limiter très fortement les kilomètres parcourus par un ménage. Tout simplement parce que le ménage va voir ce que lui coûte réellement l’usage de sa voiture. Le coût n’est plus caché mais visible (le client paye à l’heure d’utilisation) : c’est une très forte incitation à diminuer. L’usage d’une voiture est en effet, pour un ménage, très onéreux : une Clio revient à peu près à 500 € par mois !

Parmi les bénéfices de l’autopartage, les ménages concernés vont faire leur course à pied en bas de chez eux. La feuille de route de Citiz est bien de faire diminuer l’usage de la voiture : une auto partagée remplace 10 voitures en ville. La problématique peut être différente à la campagne, où l’offre de transports en commun est en baisse, même s’ils n’ont jamais été vraiment généralisés. Bus et trains sont ainsi remplacés par des offres de Transport A la Demande (TAD). Dans ce cadre, il faut bien comprendre que le mouvement des « gilets jaunes » dépasse la simple question de la mobilité.

La SCIC Mobicoop, quant à elle, a trois métiers : le covoiturage, l’autopartage de flottes d’entreprises, et le transport solidaire. Ce dernier vise à valoriser les réseaux d’entraide encore présents à la campagne, afin d’aider à mutualiser l’usage de la voiture. Sur toutes ces activités, l’idée est d’être inventif dans l’usage de l’automobile. L’autopartage en entreprise peut concerner, dans le cas de Mobicoop, les flottes de voitures ou de vélos. Une telle pratique en inter-entreprises est difficile juridiquement à mettre en place. Des croisements sur ces questions sont en projet avec Citiz.

Aujourd’hui, le covoiturage est entré dans les usages d’une part importante de la population pour les trajets longue distance. La différence entre Blablacar et Mobicoop se situe dans l’investissement marketing consenti pour avoir une masse critique d’utilisateurs. Dès lors, Mobicoop, beaucoup plus petit que Blablacar, a fait le choix d’avoir un modèle économique davantage basée sur la prestation de services en marque blanche, en particulier pour des collectivités. La SCIC ne se rémunère pas sur les données.

Qu’en est-il de l’impact écologique du covoiturage ? Des études tendent à prouver que la situation n’est pas meilleure après qu’avant : les covoitureurs prenaient auparavant le train. Le véritable enjeu écologique est d’arriver à une masse critique d’utilisateurs sur les destinations abandonnées par le train. A noter qu’on inclut généralement dans le coût du train à la fois l’exploitation et l’investissement. Il faudrait faire la même chose avec la voiture, en prenant en compte également la construction et l’entretien de la route. Il y a donc un biais de comparaison entre train et voiture. C’est ainsi que les 500 € évoqués tout à l’heure ne comprennent que le coût de possession de la voiture.

La covoiturage dans les trajets domicile-travail ne représente que 4 à 5 % des déplacements en voiture pour cet usage, soit quasiment rien ! Pour ne pas se décourager, il faut savoir que l’on n’est pas dans une configuration de type « Tout ou rien » : il est nécessaire d’y aller peu à peu. Le télétravail se développe, mais il est très encadré. L’employeur doit ainsi vérifier une fois par an que les conditions de travail chez le salarié sont bonnes. On sent poindre en parallèle un développement du coworking à l’échelle du quartier ou du village.

La masse critique pour le covoiturage longue distance a été atteinte chez Blablacar. Cette masse critique est très liée au bases de données disponibles. Les mettre en lien aurait un effet levier fabuleux. Mais c’est là une question de politiques publiques : la mutualisation des bases de données n’est pas le choix fait par le législateur. Ceci a pour effet que les petits flux sont abandonnés. C’est d’autant plus dommageable que l’on pourrait facilement avoir des impacts importants sur les trajets très fréquentés. Par exemple, 120000 véhicules circulent par jour sur l’A31 entre Metz et Thionville. Si 1000 voitures étaient ouvertes au covoiturage, cela rendrait disponible d’emblée 4000 places supplémentaires. La possibilité de faire autrement existe donc véritablement.

Crédits Photo : Trafic, de Jacques Tati.